Il suit la vierge folle de la papauté à travers ses mille aventures de politique et d'amour qui la jettent des bras du musicien Riccio dans ceux de Darnley, puis de Bothwell. A mesure que le récit avance, on voit se grossir l'orage. Les nuées accourent du côté de l'Angleterre, secrètement poussées par la main hypocrite d'Élisabeth. Marie Stuart cherche en vain un abri dans le catholicisme ébranlé de toutes parts ; elle appelle en vain à son secours la France et l'Espagne ; l'esprit nouveau s'avance comme une marée montante, inonde les palais, renverse les citadelles, et ne laisse à la descendante de Robert Bruce qu'une prison pour abri.

Tout le monde connaît la longue agonie infligée par la reine vierge à sa chère sœur d'Écosse. M. Dargaud a trouvé, dans les documents historiques récemment publiés, des détails pleins d'intérêt sur cette odieuse captivité. Il analyse, avec une sagacité singulière, toutes les révoltes et tous les abattements de la prisonnière cherchant tour à tour la délivrance par la conspiration ou les présents, l'insulte ou l'humilité, et enfin, quand l'heure douloureuse est venue, il trouve une véritable éloquence pour raconter le suprême dénoûment.

Toute cette dernière partie du livre de M. Dargaud a une ampleur et une onction qui élèvent le cœur dans l'attendrissement. Du reste, à part quelques regards trop complaisants jetés sur le XVIe siècle, quelques ornements littéraires qui détournent du récit, l'ouvrage entier révèle les fortes études et la vive perception qui font les historiens. On y sent circuler ce grand souffle philosophique et religieux à la fois qui est la gloire de notre époque, et lui donne, quoi que puissent dire ses détracteurs, un caractère si profondément humain.

M. Dargaud n'a pas seulement consulté les documents écrits relatifs à son histoire, il s'est informé sur les lieux de la tradition populaire. Il a religieusement visité le théâtre des terribles scènes. Il s'est impressionné des peintures du temps, des livres feuilletés par ses héros, des habitations et jusque des meubles dont l'usage leur avait été familier. Il a compris que la révélation des caractères n'était point uniquement dans les actes, mais dans les détails de la vie domestique, et que ces foyers déserts gardaient l'empreinte des âmes qui s'y étaient autrefois arrêtées, comme la chrysalide celle du papillon qui s'est envolé.

Cette méthode est au reste celle des plus grands historiens de l'antiquité, c'est la méthode d'Hérodote et de Salluste. C'est de nos jours celle d'Augustin Thierry. Pour eux, comme pour M. Dargaud, l'histoire n'est pas une thèse qui développe des idées sur une époque, ou un bulletin qui en fait connaître les événements, mais une chambre obscure dans laquelle le siècle se décalque tout entier, avec ses œuvres d'art, ses costumes, ses allures et ses paysages. Le pittoresque n'exclut point pourtant l'appréciation générale.

L'historien de Marie Stuart n'est pas un simple chroniqueur, écrivant, ainsi que le veut Quintilien, pour raconter, non pour prouver ; il tire ses conclusions, mais il les fait jaillir du drame lui-même. Debout sur les hauteurs de son sujet, comme le vieillard d'Homère sur les tours d'Ilion, il montre de loin au lecteur cette grande armée du XVIe siècle qui se déroule à ses pieds ; il en fait le dénombrement. On reconnaît chaque nation à l'aspect, chaque chef à sa parole ou à son armure. Cette mêlée passe sous nos yeux dans l'élan de la vie, mais sans confusion, et tout en décrivant les évolutions de la bataille, l'historien montre les fautes et donne les enseignements.

Émile Souvestre.

(Le Siècle, 7 janvier 1851.)


L'historien digne de ce nom ne doit pas seulement le récit facile, élégant et correct à ceux qui le lisent ; il leur doit aussi la lumière qui est le rayon de la vérité éternelle dans les événements accidentels et mobiles ; il leur doit la passion qui est la vie réelle et palpitante dans l'action qui revit et dans l'homme qui renaît ; il leur doit la couleur qui est le reflet des temps écoulés sur les peintures dans lesquelles ces temps se reproduisent. En un mot, l'historien est tout à la fois un annaliste qui raconte, un peintre qui colore, un statuaire qui sculpte, un philosophe qui pense, un moraliste qui juge, un poëte qui s'émeut.