« C'était une peinture du temps, avec de longues inscriptions en lettres d'or sur des fonds noirs, qui laissaient cependant voir dans un coin, comme dans un lointain fantastique, la scène de l'échafaud. Marie était belle, mais rousse. Je ne sais si la peinture était bonne, mais elle était saisissante comme tout ce qui est un témoignage contemporain. Nos vieilles nonnes écossaises la vénéraient comme une sainte image ; nos vieilles nonnes anglaises disaient en souriant que la sainte de l'image avait beaucoup péché. Dans ce couvent fondé à Paris par la veuve de Charles Ier, le procès n'était pas encore jugé. Nos Écossaises, les sœurs converses surtout, qui avaient l'imagination populaire, me racontaient des détails que j'ai retrouvés dans votre livre avec un plaisir exquis, l'histoire de la petite chienne entre autres. Je ne savais donc pas autrement l'histoire de la belle reine, car, dans les couvents, on n'apprend pas l'histoire. Mais je me souviens d'avoir regardé ce tableau, et d'avoir rêvé à cette destinée mystérieuse pendant des heures entières ; d'avoir cherché dans les traits de cette beauté le mot de l'énigme, et d'avoir senti de profondes tristesses dans mon cœur d'enfant.
« Depuis, j'avoue que je n'ai guère pensé à la définir, peut-être craignant à mon insu de voir détruire en moi le charme des vagues émotions du passé par un examen approfondi. Mais j'ai fait l'examen avec vous, et le charme détruit au premier volume est revenu à la fin du second. Ce long martyre, cette belle mort doivent racheter les plus grands crimes ; et si le sentiment humain est mortellement blessé par les feintes caresses au pauvre Darnley, par l'abandon de Chastelard et par l'oubli envers Bothwell (ce sont là pour moi les trois taches capitales), le sentiment chrétien nous force à la pitié et au respect quand le drame finit sous la hache.
« Je vous suis bien reconnaissante pour ma part d'avoir peint de main de maître cette odieuse Élisabeth, cette personnification toujours vivante de la traître politique anglaise, de l'égoïsme des hommes de ce pays, et de l'hypocrisie de leurs femmes. Knox, Calvin, Giordano, sont admirablement compris, admirablement montrés. Il y a partout une grandeur de sentiment, un bonheur d'expression qui me frappent dans les moindres détails. Quelquefois, très-rarement, trois fois au plus peut-être dans tout l'ouvrage, un peu de recherche puérile. Vous voyez que je dis tout ce que je pense, et par là vous devez voir combien mon approbation et mon admiration sont sincères.
« A présent, qu'allez-vous faire pour nous? Soyez sûr que cette manière d'instruire va donner la passion d'être instruit. Est-ce que vous ne nous compléterez pas la vie de cet homme antique dont le nom n'est pas populaire, et dont les gens peu instruits ne savent presque rien, d'Agrippa d'Aubigné, qui a dit de plus beaux mots que tous les anciens, et qui m'a toujours semblé un héros de toutes pièces? Vous nous en avez dit autant que vous pouviez pour l'harmonie des proportions que votre cadre devait contenir, et c'est une heureuse citation que celle de ce vers qui vaut les plus beaux du Dante :
… L'enfer, d'où ne sort
Que l'éternelle soif de l'impossible mort.
« Mais ce n'est pas assez pour l'envie que j'ai de le voir mettre tout entier dans sa lumière, avec l'art moderne si nécessaire pour que le public sente ce que l'art et la science du passé nous ont laissé sur les hommes et sur les choses.
« Adieu, monsieur. Je vous remercie de tout mon cœur de m'avoir envoyé ce beau livre, et vous prie en grâce de ne pas m'oublier quand vous en publierez un autre. Moi qui n'ai ni la volonté, ni le temps de lire beaucoup, il me semble que je vous lirais toujours.
« George Sand. »
Nohant, 10 avril 1851.