Les ballades le célébrèrent en strophes libres et naïves ; les traditions racontèrent ses voyages dans les montagnes avec l'inépuisable complaisance de l'imagination populaire pour ses héros.
Je citerai quelques traits entre mille. On connaît son aventure au village de Gramond :
Il y avait séduit une jeune et belle paysanne. Un matin, avant l'aube, il revenait de chez sa maîtresse à Édimbourg par un sentier de coudriers, et se félicitait d'avoir échappé aux regards curieux, lorsqu'il fut assailli près du pont de la rivière d'Almond par cinq paysans, jaloux de l'étranger en habit vert, du compagnon de Robin-hood. Jacques, surpris, mais intrépide, tire son épée, et, tout en se battant, parvient à se placer à l'entrée étroite du pont. Tranquille alors sur le danger d'être pris par derrière, il se défend et il attaque tour à tour. Les paysans, furieux, sont décidés à ne pas faire de merci, et poussent des cris de rage. Jacques lutte silencieusement. Il blesse, il est blessé. Les coups et les cris redoublent.
Un pauvre journalier qui battait le blé dans une grange accourt au bruit. Il ne connaît pas le roi, mais il le voit seul contre cinq assaillants, et, sans balancer, il se joint à lui. Jacques reprend l'offensive. « Mon brave ami, suis-moi, » s'écrie-t-il. Et ils s'élancent en même temps, Jacques avec son épée, son compagnon avec un fléau. Ils frappent et dispersent leurs ennemis. Les paysans épouvantés disparaissent et se jettent à travers champs. Jacques alors remercia son libérateur, et, s'apercevant qu'il était lui-même tout en sang, il se laissa conduire à la grange voisine. Le pauvre journalier offrit à Jacques un bassin de cuivre et un sac de blé vide, afin que son hôte inconnu pût se laver et s'essuyer. Ces soins remplis, Jacques causa familièrement avec son libérateur, et désira savoir son nom. « Je m'appelle John Howieson. — Et que souhaiterais-tu le plus au monde? — Le domaine de Brachead, répondit le journalier ; il vaut mieux qu'un royaume. — C'est un domaine de la couronne, reprit Jacques. Viens me voir demain à Édimbourg ; tu me trouveras au château d'Holyrood. Demande le fermier de Ballanguish. Je te serai peut-être utile auprès du roi, auquel j'ai rendu un service, et qui me veut du bien. »
Jacques remercia de nouveau le journalier en le quittant, et l'imagination de John voyagea toute la nuit dans le pays des fées. Le lendemain, il s'achemina vers la ville. Quand il fut sur la place du palais, en face du portail surmonté des armes d'Écosse, au-dessus desquelles s'élèvent la couronne et le chardon, il regarda le monument majestueux, les gardes étincelants, les panaches, les plumes, les décorations, les riches uniformes, et il retourna en arrière. Il s'en alla, et revint autant de fois que le coq chanta, dit la légende, ainsi que me l'apprit le vieux et savant antiquaire qui me la racontait au pied des tours d'Holyrood. Enfin, s'enhardissant un peu, John s'enquit en balbutiant du fermier de Ballanguish. Un officier le conduisit par le grand escalier, lui fit traverser la salle des gardes, et le remit à un chambellan qui l'introduisit dans un cabinet resplendissant d'or. Plusieurs seigneurs étaient debout et la tête nue ; un seul était assis et couvert. C'était le fermier de Ballanguish, en drap vert de Lincoln, comme la veille. Le journalier comprit que c'était Jacques V.
« Voilà celui qui m'a sauvé hier par son courage, » dit le roi. Et, prenant des mains de l'un de ses ministres un acte dressé d'avance, il le remit en souriant à Howieson. « Par cet acte, lui dit-il, tu es désormais propriétaire du domaine de Brachead. » Le pauvre homme ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles, et il se retira dans l'ivresse de la joie. Jacques avait fait insérer dans l'acte une clause de redevance. Lorsque le roi passerait le pont de la rivière d'Almond, le propriétaire de Brachead ou ses descendants seraient tenus de lui présenter une serviette de fine toile, avec le bassin et l'aiguière. Cette clause était encore exécutée il y a trente ans, et la famille du propriétaire de Brachead s'en faisait un titre de noblesse et un privilége d'honneur.
Une autre fois, Jacques s'en allant en costume de simple chevalier dans les highlands, pour voir une dame dont il était épris, rencontra le comte de Huntly qui s'en allait de même, et qui reconnut le roi. « Pourriez-vous me dire, sire chevalier, où vous faites route en ce moment? — Vous êtes le comte de Huntly, reprit le roi modestement, et vous êtes trop courtois pour vous mêler d'un voyage qui doit rester secret. » Le fier comte, qui savait la préférence accordée au roi par celle qui lui avait tout refusé, répondit : « Rien n'est secret pour moi, ni le voyage, ni le voyageur. Vous êtes Jacques d'Holyrood, et vous chassez sur mes terres. » Le roi rougit de colère, et s'écria : « Puisque vous savez tant de choses, sachez encore que je n'ai souci de mes droits, et que les armes règleront tout entre nous. » Le comte toucha la poignée de son épée ; puis réprimant ce premier mouvement, et le respect succédant à la jalousie : « Excusez-moi, monseigneur : il me serait glorieux de croiser l'épée contre un rival aussi noble et contre un aussi bon chevalier que vous ; mais vous êtes mon souverain, et vous êtes aimé. Pardonnez mon irrévérence, et allez où vous êtes attendu. Permettez-moi de tirer cette épée à la première occasion, non pas contre vous, mais à vos côtés. — Vous tirerez la mienne que voilà, repartit le roi. Changeons nos épées, mon cher comte ; la vôtre est si vaillante, que je croirai conclure un marché de prince. » Le comte reçut en s'inclinant le don royal, et jura de ne jamais oublier un tel honneur. Après quoi Jacques, ôtant son gantelet, pria le comte de Huntly de l'imiter. Le comte ayant obéi, le roi lui serra la main, et ils se séparèrent cordialement.
Jacques n'était pas seulement amoureux de la beauté, de la gloire et des aventures : il était magnifique, et tous les luxes le charmaient.
Le laird d'Atholl, qui connaissait ses goûts, lui donna une fête merveilleuse dans un palais de bois improvisé. Ce palais, construit au versant d'une immense prairie, était entouré de fossés, flanqué de tours, divisé en appartements tout embaumés de fleurs. Le laird y traita le roi avec une splendeur digne de Stirling ou d'Holyrood. Après le repas, quand le roi et les seigneurs furent sortis, un montagnard, s'avançant avec une torche, mit le feu au palais ; le laird voulant montrer par là que ce palais n'avait été bâti que pour une seule matinée et pour un seul hôte.
Le roi répondait à cette fête et à d'autres par des fêtes plus somptueuses encore. Un jour, il invita plusieurs seigneurs et tous les ambassadeurs de sa cour à une chasse dans la partie septentrionale du Clyddesdale, où il avait fait creuser des mines sillonnées de filons d'or et d'argent. Après la chasse, le dîner fini, il fit servir, comme fruits du pays, à chacun un plat couvert, rempli de pièces d'or à l'effigie de Jacques V. « Voilà mon dessert, » dit le roi. Et les convives d'applaudir.