Chastelard était à la mode partout : dans les salons, pour sa courtoisie et pour son esprit ; dans les duels, pour son courage. Jusque-là, il avait badiné avec l'amour comme avec le danger. Quand son devoir de gentilhomme et de soldat était accompli, quand le maréchal n'avait plus rien à exiger de lui, Chastelard ne songeait qu'à faire des vers, à s'insinuer dans le cœur des dames, et à se battre pour ses maîtresses et pour ses amis. Il avait eu plusieurs rencontres éclatantes, et les bateliers de la Seine le connaissaient ; car plus d'une fois ils l'avaient transporté de la rive du Louvre à celle du Pré-aux-Clercs, qui s'étendait, comme chacun sait, dans l'espace compris entre la rue des Petits-Augustins et la rue du Bac. Chastelard était l'un des héros du Pré-aux-Clercs, et, en ce temps-là, c'était un grand prestige à la cour et à la ville, auprès des femmes de qualité et des princesses. Chastelard dut plus d'une conquête à sa renommée d'adresse et de valeur. M. de Ronsard lui-même s'était laissé prendre à cette auréole de Chastelard. Du haut de ce trône poétique où ses contemporains l'avaient placé, il avait daigné encourager les essais et applaudir aux inspirations de ce jeune homme entreprenant qui, sans repos ni trêve, poursuivait à la fois la gloire des armes, la renommée des lettres et l'amour des dames.
Par un contraste de ce siècle de guerre religieuse, qui était aussi, il est vrai, le siècle de Montaigne, Chastelard ne se souciait ni de la messe ni des psaumes. Il n'était ni catholique ni protestant ; il était libre penseur. Sa philosophie était épicurienne comme sa vie. Il se jouait de tous les sentiments. Il n'admettait qu'un dieu, le plaisir, et glissait sur tout le reste avec légèreté. Ses Heures favorites qu'il portait à l'église, où il allait pour regarder les dames ; ses Heures saintes étaient les Nouvelles de la reine de Navarre, les contes de Boccace et les effronteries épiques de Rabelais.
Tel était, ou du moins tel paraissait Chastelard : un brillant étourdi, étranger aux habitudes sérieuses, insouciant et facile ; un coureur de bals et de fêtes, un séducteur et un esprit fort, un poëte et un spadassin.
Sous ces dehors frivoles, cependant, il y avait une nature profonde, une sensibilité délicate et mortelle que personne ne soupçonnait, pas même Chastelard, mais qui devait se révéler à lui par la souffrance, par les tortures sans nom d'un amour où il mettrait toute son âme, et où la belle reine qui en serait l'idole, ne mettrait que sa coquetterie.
Chastelard voyageait sans cesse d'Écosse en France, et de France en Écosse. Il était auprès de Marie le messager des hommages de la cour de Charles IX. C'est lui qui avait apporté à la reine les mélodieux regrets de Ronsard, du poëte olympien.
Le jour que vostre voile aux vents se recourba,
Et de nos yeux pleurans les vostres desroba,
Ce jour, la mesme voile emporta loin de France
Les Muses qui souloient y faire demeurance,
Quand l'heureuse fortune icy vous arrestoit,