Sa politique fut toujours une stratégie. Il se constitua peu à peu le maître du royaume, d'où il cherchait à extirper l'anarchie, le censeur tout-puissant de Marie, à qui il reprochait ses goûts mondains et son horreur pour la religion nouvelle. Le peuple appuyé, quelquefois même excité dans l'ombre par Murray, détestait la reine, qu'il appelait une Jézabel, et qu'il aurait volontiers lapidée comme idolâtre, au nom de Knox et du saint Évangile.

Murray, qui était un grand homme, avait tous les dons et tous les besoins du génie. Après l'action, quand venait le soir, et qu'il se sentait fatigué de politique ou d'administration, ou de combinaisons militaires ; pendant la paix, en sa maison, au milieu de sa famille qu'il aimait, pendant la guerre, sous sa tente, d'où il veillait au bien-être de ses soldats, dont il était le père, Murray se reposait et se fortifiait dans la méditation. Souvent aussi il faisait ouvrir sa Bible et priait ses hôtes, tantôt l'un, tantôt l'autre, de lui lire ses pages de prédilection dans ce livre divin qui ne le quittait pas plus que son épée, et qu'il plaçait respectueusement à son chevet, comme Alexandre l'Iliade. Il préférait aux prophètes, l'histoire des rois et les Proverbes de Salomon. Il avait marqué à l'encre un certain nombre de versets qui lui suggéraient de hautes pensées ; et ces pensées il les exprimait avec une éloquence mâle et simple qui ravissait les généraux, les hommes d'État, les diplomates et les ministres presbytériens de son intimité.

Voici quelques-unes des sentences auxquelles il se plaisait et dont il ne se lassait jamais :

Marchez avec prévoyance ; étudiez-vous à connaître le cœur de ceux qui vous conseillent.

Le fou croit tout facilement, et son esprit ne se repaît que de chimères. Le sage pèse tout avant de s'engager dans quelque entreprise.

Vainement on jette le filet devant les yeux de ceux qui ont des ailes.

Le Seigneur a fondé la terre par la sagesse ; il a affermi les cieux par la prudence.

L'homme qui commence une querelle est comme celui qui donne ouverture à l'eau.

Que vos yeux regardent droit, et que vos paupières précèdent vos pas.

Les lèvres de l'étrangère sont d'abord comme le rayon qui distille le miel ; sa voix est plus douce que l'huile.

Mais à la fin cette femme est amère comme l'absinthe, aiguë comme une épée à deux tranchants.

Ses pieds descendent à la mort, ses pas aboutissent au sépulcre.

Ils ne vont point par le sentier de la vie ; ses démarches sont vagabondes et impénétrables.

Éloignez d'elle votre voie, et n'approchez point de la porte de sa maison.

La femme folle et bruyante, pleine de grâce et d'ignorance, s'est assise à son seuil, au plus haut de la ville,

Pour appeler ceux qui passent dans la rue, et qui vont leur chemin.

… Et elle a dit à l'insensé :

Les eaux dérobées sont plus douces, et le pain pris à l'écart est plus savoureux.

La grâce est trompeuse et la beauté vaine ; la femme qui craint l'Éternel sera seule louée.

Où il n'y a personne pour gouverner, le peuple périt ; où il y a des hommes de conseil, là est le salut.

Le conseil est dans l'âme du sage comme une eau profonde ; mais le sage l'y puisera.

Murray était avant tout un homme d'État. Il était religieux aussi, mais les maximes métaphysiques ou morales de la Bible l'effleuraient à peine ; il ne se complaisait que dans les maximes politiques écrites par un roi philosophe et poëte, qui avait déposé au fond de ces brèves formules tous les trésors de sa propre expérience et de la sagesse antique. Murray se nourrissait de ces maximes savoureuses ; elles étaient les fruits délicieux qu'il aima toujours à cueillir aux branches de l'arbre sacré.

Seulement dans cette obscurité dont il s'entourait, le choix des versets, son goût instinctif pour le pouvoir, les allusions voilées à Marie Stuart, que Knox, moins réservé, assimilait publiquement à l'étrangère des Proverbes, tous ces indices révèlent ce qui doit arriver. Je ne puis m'empêcher d'entendre gronder déjà, dans ces maximes qu'écoutait Murray, les accusations mortelles qu'il porta plus tard contre sa sœur et les rugissements sourds d'une ambition sans frein.

Marie, plus héroïne de roman que d'histoire, bientôt ennuyée de ce sauvage climat, de ces mœurs barbares, de ces querelles religieuses et politiques, se réfugiait dans des triomphes enivrants. Son attitude, son sourire, ses regards soulevaient des passions insensées. C'étaient là ses philtres. Elle versait du feu dans les cœurs et dans les sens. Un coup d'œil, un geste, un mot d'elle rendait fou. Elle fut toujours plus femme que reine, et l'on ne peut nier qu'avant les longues années de sa captivité en Angleterre, elle ne fût aussi courtisane que femme.

Un seul fait suffirait pour montrer l'instinct fatal, le caprice terrible de Marie.

On se souvient de Chastelard.

C'était l'un des jeunes gens les plus braves et les plus spirituels de la cour. Il avait été page chez M. le connétable, et il avait passé de là chez le maréchal Damville. Toujours attaché depuis son enfance à la maison de Montmorency, il était de ces gentilshommes qui en suivaient toutes les fortunes, prêts à la disgrâce ou à la faveur qui rejaillissait tour à tour de leur maître sur eux.