Cette vigueur de jeunesse animait la reine dans l'expédition conseillée par Murray, et un autre sentiment s'y mêlait : c'était une admiration nouvelle, involontaire pour son royaume d'Écosse, dont les mœurs étaient barbares, mais dont la nature agreste et sublime ravissait son imagination de poëte.
Moins pittoresque et plus unie vers le sud, l'Écosse se plonge jusqu'au golfe de Solway en vastes plaines égayées de collines fertiles et de glens riants. Au centre et au nord, dans les contrées que gravissait Marie, l'aspect change et devient grandiose. Les Highlands succèdent aux Lowlands.
L'Écosse est alors une terre d'explosions et d'éclosions, brisée en caps, en montagnes, déchirée en vallées, creusée en précipices, en abîmes ; un sol par moments volcanique, où le bitume bouillonne sous la glace, où l'herbe courte et pierreuse fume sous la neige ; où les convulsions sourdes, où les bruits intérieurs et profonds des éléments correspondent à l'âme désordonnée des siècles écoulés et aux révolutions guerrières de l'histoire.
Là, les sommets stériles se revêtent de fauves bruyères, de tristes et rares forêts de sapins. Là, les rivières torrentueuses se précipitent dans les ravins et lavent en courant les tours des châteaux, les ruines des vieux monastères, les cabanes couvertes de chaume. Là, les vastes marécages où paissait et mugissait le bétail noir au XVIe siècle, et où s'accroupissent aujourd'hui les troupeaux de moutons gras, s'étendent au milieu des brouillards, sous les nuages pluvieux. Là, les innombrables lacs aux baies romantiques et aux anses vertes reflètent dans leurs eaux plombées, métalliques, un ciel d'ardoise ou de cuivre avec les pics sombres des cimes rocheuses. Là, une mer de tempêtes bat les rivages solitaires, blanchit contre mille écueils, et les rouges falaises qui se découpent en sauvages monuments au-dessus de l'écume des grèves, retentissent éternellement des longs souffles et des rugissements immenses de l'Océan.
Dans cette campagne, ou plutôt dans ce voyage, Marie s'étonnait d'admirer son Écosse, où malgré l'ignorance des foules, les lettres qu'elle aimait étaient cultivées, et où, dès le XIIe siècle, les architectes nationaux avaient élevé les chapelles d'Holyrood et de Dryburg, les abbayes de Melrose et de Roslin, ces chefs-d'œuvre gothiques.
Du reste, l'illusion de Marie sur les hommes qui l'entouraient était complète. Elle les croyait sincères et dévoués. Eux, voilaient avec soin leurs secrètes pensées et leurs vices sous la flatterie. Les grands seigneurs écossais du siècle de Marie, ceux qui l'accompagnaient dans cette expédition, étaient, à peu d'exceptions près, astucieux et cruels. Leur politique s'aidait au besoin de l'assassinat. Ils avaient réduit le meurtre en principe et en habitude. Ils marchaient environnés d'embûches et de terreurs. Marie ne voyait en eux que des sujets fidèles, tandis qu'avec moins d'imagination, et avec des nerfs plus fermes, des cœurs plus inaccessibles à la crainte, ils ressemblaient aux Italiens des Borgia. C'étaient des fourbes intrépides.
Murray profita de cet élan et de cette gaieté de sa sœur. Il rencontra le comte de Huntly qui avait levé le drapeau de la révolte, non contre la reine, disait-il, mais contre Murray, l'oppresseur de la reine et de l'Écosse. Les deux armées s'entre-choquèrent à Corrichie, le 28 octobre 1562. Le comte de Huntly perdit la bataille et la vie. Murray fut impitoyable comme son ambition. Il jeta un plaid de montagnard sur le corps de son ennemi, et le traîna devant une cour de justice qui prononça contre ce cadavre glorieux la sentence flétrissante des traîtres. Trois jours après la bataille, Murray fit trancher la tête à sir John Gordon, fils du comte de Huntly ; et, s'étant mis en possession de ses nouveaux domaines, il revint triomphant à Édimbourg avec la reine, aux acclamations du peuple, des nobles, et surtout des presbytériens, qui célébraient cette victoire sur un seigneur catholique comme leur propre victoire.
Cependant les états s'étaient assemblés, et, malgré la présence de Marie, ils avaient décrété l'érection des temples calvinistes, la démolition des églises et des monastères.
Ils avaient adjoint aussi à la reine un conseil de douze seigneurs pour l'assister dans les soins du gouvernement. Ils avaient montré beaucoup de faveur au frère naturel de Marie, à Murray, qui, s'emparant de plus en plus de la confiance de sa sœur, prit ainsi des deux mains le timon des affaires, cher à la fois au peuple et à la reine.
Murray n'était pas seulement un général éminent, c'était encore un chef d'État incomparable. Il avait de grandes aptitudes, de grandes vertus et de grands vices. Austère, sobre, dévoué à la réforme, mais avide de popularité et d'influence, secret, dissimulé, son ambition était immense, son audace invincible. Nul ne savait aussi bien que lui discerner les hommes et les plier avec un artifice profond, selon leur passion ou leur talent, à ses propres desseins ; et, en même temps, nul ne voyait de près, ne découvrait de loin avec une clairvoyance plus merveilleuse l'enchaînement des causes et des effets ; nul, par des voies plus diverses, ne transformait les événements en échelons de sa grandeur, n'amenait soit ses amis, soit ses ennemis à lui servir d'instruments ; de telle sorte que rien ne lui étant obstacle sans lui devenir moyen, il faisait tout concourir au but qu'il s'était promis d'atteindre et que personne, excepté lui, n'avait aperçu d'avance sous les trappes de sa diplomatie mystérieuse.