Le meurtrier croyait être bien loin du théâtre de son attentat, et il était devant une petite ferme à quelques toises du lieu où l'assassinat avait été commis. Il poussa son cheval à l'écurie, et s'endormit lui-même dans la grange. C'est là qu'il fut réveillé et arrêté. Le Seurre, principal secrétaire du duc de Guise, fit conduire le coupable en prison. Poltrot révéla tout. Il compromit plusieurs chefs huguenots, et même l'amiral. Il fut mené à la reine mère, qui l'interrogea et qui le livra à la colère de Paris. Le peuple de Paris s'était soulevé comme l'Océan dans la tempête, et il avait jeté un immense et long cri de fureur à cette nouvelle : Le duc de Guise a été assassiné. Son amour pour le duc était la mesure de sa haine contre le meurtrier.

L'exécution de Poltrot devint une fête. Conduit à la place de Grève, et descendu de son tombereau, il fut lié par les deux bras, puis par les deux jambes à quatre poulains sauvages qui arrachèrent cette vie odieuse en hennissant, au milieu des applaudissements barbares de la foule. Il eut ensuite la tête tranchée. Cette tête sanglante, le bourreau l'arbora au bout d'une pique sous l'horloge de l'hôtel de ville. Il brûla le tronc du corps sur un bûcher fumant, et les quatre membres, il les exposa aux quatre principales portes de la cité implacable. Ce supplice fut horrible, mais il dura trop peu au gré des Parisiens. Ils auraient souhaité que le meurtrier eût mille vies pour les lui ôter toutes en expiation de son crime. Le peuple est facilement féroce, si l'on touche à son idole. Alors sa vengeance prend les proportions de son enthousiasme. Cette fois, l'idole était un grand homme qui personnifiait en lui le plus terrible de tous les fanatismes, le fanatisme religieux.

Le cardinal de Lorraine, en apprenant à Trente la fatale nouvelle, tomba à deux genoux pleurant et criant : « Seigneur! vous renversez le frère innocent et vous épargnez le coupable. »

Il écrivit à Antoinette de Bourbon une lettre où il exaltait le martyre du duc de Guise qui rejaillissait sur toute leur maison, et principalement sur elle, leur mère vénérée. « Je vous dy, madame, que jamais Dieu n'honora tant mère, ne fit plus pour autre sienne créature (j'excepte toujours sa glorieuse mère) qu'il a faict pour vous. »

Marie Stuart se fit redire par Raullet tous les détails de cette mort, qui consterna l'Europe et qui désespéra la famille des Guise. Elle se rappela les caresses, les soins, les bontés de ce grand homme qui lui avait servi de père, et qu'elle avait passé sa jeunesse à aimer et à admirer.

« Madame, écrivait-elle deux mois plus tard à Catherine de Médicis, la démonstration qu'il vous a pleu me faire en despeschant du Croc pour me consoler de la perte si grande de feu monsieur le duc de Guise, mon oncle, me rend plus obligée à vostre service qu'auqune autre qu'eussiez su faire en ma faveur… m'asseurant que, comme aviez été constante à conserver les enfants d'un bon serviteur en ses estatz (dignités), contre tous ceulz qui ont essayé vous en détourner, aussi ne vous laisserés vous jamays persuader de pardonner contre équité à ceulz qui ont offensé Dieu, leur roy et leur république en les privant d'une si digne personne, et aportant un si mauvais exemple que de tuer par derrière celui qu'ils n'eussent osé attaquer en face… »

Qui fut jamais, en effet, plus digne d'être regretté que ce généreux capitaine, le héros des gentilshommes, des prêtres, du peuple ; le plus instinctif des hommes d'État, très-supérieur pour la justesse, la vigueur, la décision, à son frère le cardinal et à toutes les intelligences du conseil ; le premier des chefs catholiques en bravoure, en gaieté martiale et en illuminations rapides? Malgré son coup d'œil d'aigle, le maréchal de Brissac n'était que l'ombre du duc de Guise. Il n'en avait pas les belles parties politiques, ni cet art de manier les masses et de diriger l'opinion, ni ce don d'éveiller l'enthousiasme, qui semblaient si naturels à la maison de Lorraine. M. de Guise accomplissait toutes choses de faction ou de guerre avec facilité. Il avait le génie organisateur, l'inspiration prompte, la douceur mâle, l'éloquence simple et vive. Sa religion miséricordieuse était une grandeur de plus.

L'ascendant de M. de Guise était irrésistible. Sa parole était une force, une évidence. Il laissait discourir les autres d'abord, puis il répondait aux objections les plus captieuses, dégageait les solutions vraies, et, par je ne sais quel accent héroïque, il électrisait ses auditeurs. Dans les conjonctures pressantes, il exprimait son avis en phrases brèves comme le commandement. Quand il avait parlé, si l'on en croit les récits contemporains, personne n'osait le contredire, non que l'on redoutât son ressentiment ou sa puissance, mais il avait le secret de persuader, et les plus fiers s'inclinaient devant son étoile.

Les étrangers le vénéraient, la France l'admirait, sa famille l'aimait avec passion. Il était profondément attaché à la jeune reine Marie Stuart. Il avait pour elle des complaisances charmantes, une prédilection tendre, un goût de cœur. Il se plaisait à la recevoir dans sa belle demeure de Meudon, où, selon le témoignage de Marie, il avait plus de souci d'elle que de ses propres enfants. Il l'accompagnait à cheval dans la forêt, il l'initiait à la chasse des faucons, il lui racontait ses faits de guerre, il la gâtait en toute rencontre et se délassait à jouer avec elle, qu'il trouvait toujours prête, toujours souriante. S'il avait eu une perle de six millions de sesterces, il la lui aurait donnée comme le vainqueur de Pharsale à Servilie.

Marie était pleine de reconnaissance et de sollicitude pour le duc de Guise. Elle s'inquiétait de ses périls. Même en Écosse (1562) elle suppliait Élisabeth, dans une lettre éloquente, de soutenir, par l'ambassadeur d'Angleterre, le duc de Guise mandé à la cour de France. Pressentant quelque piége sanglant, elle offrait en retour toute bonne volonté, si le cabinet britannique consentait à servir monsieur son oncle, « pour le connoistre si homme de bien qu'il est, et m'appartenant de si près, » dit-elle.