« Mon fils, » reprit-il en regardant le prince de Joinville, qui mêlait ses sanglots à ceux de la duchesse, « tu as ouy ce que j'ai dit à ta mère. Aye, mon mignon, mon amy, l'amour et crainte de Dieu principalement devant tes yeux et dedans ton cœur ; chemine selon ses voies par le sentier droict, abandonnant l'oblique qui conduit à perdition. Ne te laisse aulcunement attirer aux compagnies vicieuses. Ne cherche aucun advancement par voies mauvaises, comme par une vaillantise de court ou une faveur de femmes. Attends les honneurs de la libéralité de ton prince par tes services et labeurs, et ne désire les grandes charges, car elles sont trop difficiles à exercer ; mais en celles où Dieu t'appellera, emploie entièrement ton pouvoir et ta vie pour t'en acquitter selon ton devoir, au contentement de Dieu et de ton roy. Si la bonté de la royne te fait participer en quelqu'un de mes estats, n'estime point que ce soit pour tes mérites, mais seulement à cause de moy et de mes laborieux services. Et regarde de t'y porter avec modération. Quelque bien qu'il te puisse advenir, garde-toi d'y mettre ta confiance ; car ce monde est trompeur et n'y peut estre asseurance aucune, ce que tu vois clairement en moy-même. Or, mon cher fils, je te recommande ta mère ; que tu l'honores et la serves ainsi que Dieu et nature te le commandent. Que tu aimes tes frères comme tes enfants. Que tu gardes l'union avec eux, car c'est le nœud de ta force, et je prie mon Dieu qu'il te donne sa bénédiction comme je te donne présentement la mienne. »

Nommant ensuite ses parents présents et absents ; son frère, le cardinal de Lorraine, qui était au concile de Trente ; sa nièce, la reine d'Écosse, qui était à Édimbourg ; il leur recommanda à tous sa femme et ses enfants. Il les recommanda aussi à la reine Catherine, qu'il engagea vivement à conclure une bonne paix. « Qui ne desire point la paix, dit-il, n'est point homme sage, ni amateur du service du roy. Et honni soit à qui ne la veut! » La guerre qu'il avait tant voulue lui-même, il ne la voulait plus aux approches de la mort, à cette subite lumière du sépulcre.

Le duc dit adieu à tous ses serviteurs, « les invitant à estre attachez aux siens comme ils l'avoient esté à lui-mesme. »

Il adjura les gentilshommes présents, tous ses amis les plus privés de se ramentevoir la duchesse et ses fils et sa fille. Il s'excusa du malheur de Vassy, alléguant qu'il avait tenté de réprimer ceux qui étaient avec lui, mais vainement. « Si j'ay été contraint, dit-il encore, à des sévérités comme en Lombardie, où j'ay fait pendre des soldats qui avaient décroché du lard à la cheminée du paysan, ou qui avaient volé dans les fermes soit un pain, soit une poule ; je ne prétends pas, messieurs, justifier complétement ces rigueurs nécessaires à la discipline et pourtant désagréables à Dieu. »

M. de Guise défendit à chacun et à tous de le venger. Il cita les paroles qu'il avait adressées pendant le siége de Rouen à un gentilhomme manceau qui avait tenté de l'assassiner, et qu'il avait fait conduire sain et sauf hors du camp. « Voyez, lui avait-il dit, la différence entre vostre religion mauvaise et la mienne ; la vostre vous a conseillé de m'assassiner, et la mienne m'ordonne de vous pardonner. » Lui qui avait pardonné ce premier crime voulait voir Poltrot pour l'encourager à se repentir, à embrasser la vraie foi, et pour lui pardonner aussi. On éluda son désir et les belles paroles du siége de Rouen. M. de Guise les répéta devant ceux qui l'entouraient, et il s'en appuya pour demander la grâce de son meurtrier, s'autorisant de sa clémence passée pour une clémence plus grande. On promit tout et on ne tint rien. On trompa cet élan de M. de Guise, mais il fut entier dans son cœur.

Le 24, un mercredi des Cendres, le duc, toujours plus mal, dicta son testament, et mit ordre à toutes ses affaires. Il entendit la messe dans sa chambre et communia saintement. Comme la faiblesse croissait par l'effort de cette dernière cérémonie, on lui offrit quelques aliments ; mais il les repoussa, et dit : « Ostez, ostez, car j'ai pris la manne du ciel, par laquelle je me sens si consolé, qu'il m'est advis que je suis desja en paradis. Ce corps n'a plus nécessité de nourriture. »

Un dernier trait marqua et illustra la sublime agonie de M. de Guise. Elle dura six jours. Les médecins ordinaires étaient insuffisants. On proposa au malade M. de Saint-Just, qui, dans la conviction des esprits les plus éclairés du temps, avait le pouvoir de guérir en appliquant au mal certains appareils et certaines paroles cabalistiques. « Non, répondit le duc de Guise. Je ne doute pas de sa science, mais sa science est diabolique. Plutost que d'estre sauvé par un sortilége, je préfère mourir droictement comme j'ai vécu. Dieu est le maistre : qu'il soit fait selon sa volonté! »

Le duc finit ainsi sa grande vie par une plus grande mort ; il amnistia son assassin, et le désir de la guérison, dans les moments suprêmes, n'altéra ni la délicatesse ni l'intrépidité de sa conscience. Il ne se démentit pas un instant au bord de la tombe. Il contempla l'éternité sans vertige, et son dernier soupir fut un acte de foi, comme son dernier vœu avait été un acte de clémence.

L'assassin, après son crime, se dérobant dans l'ombre, s'était dirigé vers le recoin où son cheval était attaché à un arbre. Il dégagea la bride, et, sautant en selle, il prit la première route qu'il rencontra avec un effroi qui redoublait à tous les bruits. Il enfonçait l'éperon dans les flancs du pauvre animal, qui courait d'une course désespérée. Poltrot, il l'avoua depuis, accablé sous l'énormité de son forfait, insensé de terreur et de remords, se sentait chassé par un fouet invisible. Son imagination troublée l'emportait dans l'espace plus vite encore que sa monture. Il erra ainsi pendant douze heures. Le lendemain matin, le cheval et le cavalier ruisselaient de sueur et d'écume. Poltrot avait fait un tour immense pendant la nuit. Son corps s'était égaré dans les labyrinthes du bois, et son âme dans les horreurs de sa conscience. Il n'y avait plus d'issue pour lui nulle part. Hors de tout sentier, il avait tourné sur lui-même dans un tourbillon de ténèbres, comme une roue folle dans un cercle infernal.

La justice divine précédait la justice humaine.