XLIX
Nous allâmes d’abord, pour commencer notre vie de noce, dans un bar qui s’appelle le Deux-et-Un et qui passe, à Aklansas, pour être un bar chic. Effectivement c’est presque propre. Le patron était un Japonais nommé Ichiharagun qui avait ceci de spécial qu’il n’ouvrait jamais le bec. Il était vêtu d’une veste approximativement blanche et réussissait assez bien les cocktails.
— Donne-nous du sec pour nous mettre en train ! dis-je en entrant.
Le Japonais répondit par un pâle sourire et déposa devant nous deux bouteilles pleines d’un liquide verdâtre. Nous n’en avions pas bu trois verres que déjà nous étions gris. A ce moment une idée me vint. Je me rappelai cette maison pour buveurs d’eau où m’avait emmené ce pauvre Coulombier. Je donnai un coup de poing sur la table et dis à Patrice :
— Écoutez ! Je connais un endroit où il serait assez plaisant de flanquer tout cul par-dessus tête !
Je l’entraînai.
Nous n’étions plus guère déjà dans notre assiette et les maisons commençaient à tourner autour de nous ; il nous fallut plus d’une heure pour faire le chemin. Patrice était encore plus ému que moi. De temps en temps, quand il voyait que j’étais à la veille de faire une excentricité, il essayait de me retenir, en geignant :
— Non, James ! Ne faites pas ça ! Vous allez vous attirer des ennuis !
Puis, soudain, se mettant à rire d’un rire fou, il sortait son revolver, le brandissait en criant :
— Damné cochon de Japonais ! Que je retrouve ce vilain singe-là ! Je lui mangerai le foie, James ! Aussi vrai que j’ai mon compte en banque ! Est-il permis d’arranger de la sorte de dignes gentlemen qui ne demandent qu’à se retremper dans les eaux de la civilisation !