Je l’interrompis :

— Ne vous mêlez pas de mon petit jardin, Patrice. Ne vous mettez pas en peine de savoir si j’y fais pousser des ananas ou de la betterave. Allez au Cupido. J’irai fumer chez les Ts’ienn Siuann.

Ce qu’il fit et ce que je fis. Tous les après-midi il allait se faire détrousser au Cupido par des gens, disait-il, « tout ce qu’il y avait de plus choisi et qui avaient le respect des cartes ». J’allais, moi, chez Ts’ienn Siuann et je fumais dix, vingt pipes, sans chercher l’ivresse complète et le grand départ pour l’empyrée, mais, simplement, un bon petit état d’euphorie. Je rencontrais chez le Chinois des gens charmants et d’à peu près toutes les classes de la société : des fermiers, des mineurs, etc., mais à qui l’opium avait donné comme une aristocratie de pensée et de sentiment. Je n’ai jamais vu un de ces êtres faire un geste brutal ou vulgaire. Je n’ai jamais entendu une parole choquante tomber de leurs lèvres. D’ailleurs, c’était bien simple : tant que l’opium ne les avait pas pénétrés, ne s’était pas emparé d’eux jusqu’au cœur, ils se taisaient et restaient tranquilles, comme honteux de leur lourde humanité. Ils ne commençaient à se manifester que quand la chère vieille drogue les avait affranchis… Alors ils maniaient le rêve et l’esprit comme des princes.

La première fois que Patrice était retourné au Cupido, il avait voulu, en rentrant, me parler de Marion :

— Silence là-dessus, lui avais-je dit. Elle a choisi sa route…

Comme les femmes me manquaient un peu, je m’étais arrangé avec Zarnitsky et, de temps en temps, Op. 23 passait la nuit dans mon lit.

LV

La rue sur laquelle donnait l’unique fenêtre de ma chambre était comme toutes les rues d’Aklansas : pas l’ombre d’un pavé, une chaussée crevée d’ornières énormes, qui, au moindre dégel, s’emplissaient d’eau. Cent mètres plus loin, il y avait un grand hangar des Moulins Crescent, où, toute la journée et jusqu’à deux heures après minuit, d’immenses voitures, attelées de quatre ou six chevaux, amenaient de la paille, des milliers de bottes de paille, — lesquels charrois étaient accompagnés de hurlements de rouliers et de grincements d’essieux…

Ma chambre était terriblement haute de plafond. Il y avait, de chaque côté de la porte, une chromo-lithographie, dans une baguette noire, veuve de son verre. L’une de ces gravures prétendait évoquer, à grand renfort de couleurs d’un cru à hurler, des enfants en toilette d’il y a cinquante ans, qui s’amusaient à se balancer sur une planche posée en travers d’un tronc d’arbre. Sur l’autre, on voyait des canotiers dans une périssoire, auxquels, d’un petit ponton coquet, deux jeunes dames adressaient des sourires, en agitant des mouchoirs de dentelle.

Sur la cheminée en plâtre, qui voulait imiter le marbre, se dressait une statuette représentant un petit garçon, les mains dans les poches d’un grand pantalon, beaucoup trop long et trop large, la tête coiffée d’une énorme casquette… Il avait la bouche en cul de poule, et, sur une petite plaque de cuivre collée au socle, on lisait : Le Siffleur, par A. Antonelli.