Je lui montrai mon permis de prospection.

— Vous espérez trouver de l’or ? me demanda-t-elle. A Weedon j’entendais dire que le Flower River avait débordé et que tous les terrains étaient sous l’eau…

— Mais je vais plus loin, dis-je. Je vais du côté du Sloo.

Quand nous fûmes remontés dans le train, elle me dit qu’elle s’appelait Marion, qu’elle venait de Sacramento, dans le Nevada. Elle avait d’ailleurs l’accent un peu rude de la Sierra.

A Dallas, l’homme qui était assis à côté de moi (un gros homme à grands yeux enflammés, longue barbe blanche, longs cheveux blancs où le peigne n’était jamais passé, énormes sourcils de mammouth), — cet homme descendit pour aller rejoindre un camarade dans un compartiment voisin. Marion, à ma demande, prit sa place. Pendant toute une demi-journée, nous bavardâmes, parlant du genre de vie que nous allions vivre, des chances que nous avions de ne pas y laisser notre peau, des chiens avec lesquels il allait falloir se familiariser, etc. Du passé, de notre double passé, — rien. J’eus beau lui tendre, au cours de ces longues heures de causerie, deux ou trois petits pièges, je ne pus obtenir de Marion aucune espèce de renseignement sur ce qu’étaient ses parents, sur l’éducation qu’elle avait reçue (elle s’exprimait avec correction), sur les gens qu’elle avait pu fréquenter. Parfois je sentais qu’une demi-confidence allait sortir de ses lèvres. Mais (et peu lui importait que ce fût en plein milieu d’une phrase ou même d’un mot) elle s’arrêtait net, me regardait en souriant tristement et me disait :

— Non. Pas ça. Tout ça est fini.

Moi, de mon côté, je taisais tout de mon enfance, de mes parents, — tellement je tenais à brouiller toutes traces à jamais… Pas un mot sur mes succès de collège, mon entrée chez les Sharrock, mes heureux débuts, l’affaire de Hadow, — ma rencontre avec Georgina, ma chute, ma folie, — mon crime !… Bouche close sur tout cela. Bouche close sur ma fuite… Devant ce doux visage je faisais même tout mon possible pour ne plus penser à ces choses. Je m’efforçais de voir en moi un être neuf, vierge, comme cette terre où le vent de l’aventure me jetait.

Dans la soirée de ce jour, les premières grandes neiges commencèrent à apparaître, entre la mer et nous, et le vent, qui soufflait du nord-ouest, devint abominablement froid. Marion n’avait pour se protéger qu’un mauvais manteau doublé de lapin. Elle grelottait. Je lui demandai si elle voulait partager ma peau d’ours. Elle refusa d’abord, assurant qu’elle n’avait « jamais eu si chaud », — puis, quand la lune, qui ce soir-là était pleine, parut au-dessus de l’horizon, le spectacle de toute cette neige et de tout ce givre étincelant la vainquit. Elle se serra contre moi et accepta sans mot dire que je lui misse la moitié de mon manteau sur les épaules.

Nous roulions ainsi, sous la lune, dont la grande face pâle éclairait le bouge infect de notre compartiment, nos compagnons sordides, roulés dans leurs loques immondes, nous roulions, ayant joué notre existence à pile ou face et nous précipitant, à grands coups de sifflets sinistres, vers quelque chose qui avait l’étrange attirance de la mort.

III