Cette journée-là, nous fîmes encore plus de seize milles ; nous galopâmes jusqu’à la nuit tombée. Arrivés à l’étape, les chiens se laissèrent tomber si lourdement à terre que, Patrice et moi, nous nous demandâmes si nous n’avions pas exigé de ces pauvres bêtes un effort trop prolongé.
Mais le lendemain les collines à notre gauche s’infléchirent subitement et bientôt nous aperçûmes l’immense plaine de Cunley, où le Sloo, retrouvé, le Sloo large de plus d’un mille, apparut. C’était le salut.
— Dieu soit loué et le boomerang ! s’écria Patrice qui mêlait le Dieu des chrétiens à son totémisme.
Le Sloo, transparent, incolore, coulait en sautillant de mille petites vagues courtes et joyeuses sur un vaste lit de sable pâle dont le fleuve n’occupait guère que la moitié.
Ni Patrice ni moi nous n’eûmes la patience que nous avions eue, quinze jours plus tôt, en arrivant, pour la première fois au Sloo. Nous poussâmes l’attelage aussi vigoureusement que nous pûmes et, là où la neige finissait, nous arrêtâmes le traîneau ; les chiens furent dételés, attachés par trois, vite, vite !… fébrilement… et tous deux, Patrice et moi, comme des enfants, comme des fous, nous nous élançâmes sur les sables.
Patrice, malgré son harnachement, ses peaux d’ours, bondissait… En un instant il m’eut distancé de plus de cent yards… Je le vis arriver au sable, faire quelques enjambées, s’arrêter, se baisser, prendre une poignée de sable dans sa main, et, quand je le rejoignis, le cœur battant, — il avait mis un genou à terre… il ne se releva pas, ne dit pas un mot, mais, levant vers moi sa main pleine de sable, je vis que ce sable était chargé de paillettes d’or :
— Oh ! Patrice ! m’écriai-je d’une voix étouffée.
Les larmes me vinrent aux yeux. Il se releva enfin, jeta sa poignée de sable, en prit une autre, la rejeta… Nous fîmes encore quelques pas, puis, de nouveau, nous nous arrêtâmes et, nous prenant par le bras, émus, comme devant la révélation d’une chose mystérieuse, nous montrant l’un à l’autre du doigt ce sable où le soleil allumait mille petits points lumineux :
— Comme il est riche ! Comme il est beau ! dîmes-nous, presque tout bas, comme si nous avions eu peur qu’on nous entendît.
Puis l’affolement de la première émotion disparut ; nous revînmes à pas lents vers les chiens, leur donnâmes à manger, mangeâmes nous-mêmes, silencieux, trop bouleversés, trop pleins de rêves, de projets, pour pouvoir les traduire par des mots.