Voilà donc notre installation. Voilà notre petite maison. Patrice, qui pensait à tout, l’avait placée à mi-pente du vallon pour que, protégée du vent, elle ne fût pas cependant sur le chemin des eaux qui, lors de la fonte des neiges, devaient descendre vers le Sloo.

Ce soir du douzième jour, il y eut chez nous un grand dîner, auquel, pour faire plaisir à Patrice, j’avais demandé que fussent conviés les chiens. Nous leur donnâmes à manger et à boire des friandises de haut luxe, telles que biscuits d’orge, lait condensé, etc. Pour nous cette pendaison de crémaillère eut presque un caractère religieux. Après le repas, particulièrement soigné, — boîte de homard, corned beef, confitures, — je chantai une vieille chanson que, trente ans plus tôt, m’avait apprise ma grand’mère Paterson, une vieille chanson des Orcades :

En allant de Rowsa à Westra

Par petite brise sud-sud-ouest,

Qui poussait gentiment mes voiles,

J’ai rencontré un brigantin

Qui m’a donné la chasse…

Après quoi, Patrice, à qui j’avais demandé de chanter, lui aussi, quelque chose de sa race, étendit ses deux bras en un geste d’adoration, s’inclina deux fois vers le sol, où, tous deux, nous étions assis, les jambes croisées, et, tout bas, tout bas, il se mit à psalmodier une lente mélopée, qui, soudain, s’arrêta… Il resta la bouche ouverte, l’œil fixe, perdu dans un rêve. Au bout d’un moment, il eut l’air de s’éveiller, il se leva, lourdement :

— Non, James, dit-il. Il ne faut pas chanter. Chanter c’est penser et la pensée coupe le courage.

— Ne chantons pas, ne pensons pas, répondis-je, buvons !