«—Que contient-elle? me demande-t-il.
«—Wasser, lui réponds-je.
«—Schön.
«Il ramasse ma gourde, se désaltère, m'arrose avec le surplus et m'envoie sur la bouche un formidable coup de pied, qui m'enlève une dent.
«Deux Allemands successivement meurent près de moi; je n'en suis nullement émotionné.
«La pluie tombe toujours, fine et serrée; les balles sifflent au-dessus de nos têtes.
«Un Allemand passe, il m'aperçoit; il se détourne de son chemin pour me donner un coup de baïonnette au pouce et un coup de pied dans les reins.
«Un Belge ayant trois balles dans le bras rampe jusqu'à moi; de mon mieux j'essaie de faire une ligature; le malheureux a perdu déjà beaucoup de sang, et moi-même je ne suis plus bien fort. Mes soins sont inutiles.
«Je sens ma faiblesse s'accentuer, car le sang continue à s'épandre. A ma portée se trouve un paquet de chocolat tombé d'une poche; je m'en empare et j'en avale cinq bâtons. Je donne un morceau à mon camarade blessé, couché près de moi; il accepte avec plaisir. Quelques minutes après, je lui tends un second morceau; il ne me répond plus; hélas! dans sa main il tient encore serré son morceau inachevé. Il est mort sans un râle, sans un cri, sans une plainte.
«A peine mon camarade d'un jour, camarade de combat, a-t-il rendu son dernier soupir, que, sans respect pour la mort, j'attire à moi sa capote pour me réchauffer un peu... Un nouveau groupe d'Allemands se montre; c'est avec terreur que nos pauvres blessés les regardent arriver. J'attrape divers coups de pied et coups de crosse, notamment un coup sur le coude, très douloureux celui-là, et qui paralysera mon bras pendant des semaines, ils vont jusqu'à taper sur celui qui vient de s'éteindre à mes côtés,