La guerre à la prussienne.
Massacre des désarmés, tantôt des civils, tantôt des soldats blessés; abus d'uniformes et de drapeaux ennemis, ainsi que du fanion blanc et de la Croix-Rouge; destruction d'édifices d'art; bombardement aérien et nocturne de villes ouvertes; torpillage de navires non combattants; emploi du poison: voilà quelques-uns des principes de la guerre à la prussienne!
La perversion de la race s'y trouve surabondamment.
Les premiers de ces méfaits sont bien connus. Le poison a un rôle marqué dans l'art militaire tel qu'on l'enseigne à la Kriegsakademie de Berlin. En Europe, l'usage de vapeurs toxiques se généralise et les «braves» guerriers de Germanie marchent au feu derrière un rideau de fumée qui les cache et qui asphyxie l'adversaire! En Afrique, la prise de Swakopmund permit au général Botha de constater que six sources avaient été empoisonnées au moyen d'une préparation arsenicale: des sacs de poison furent trouvés dans les puits! Les commandants allemands ne nient point le fait; ils prétendent (ce que Botha déclare faux) que les populations étaient averties...
Cet avertissement est aussi l'excuse invoquée par l'Amirauté allemande, qui, faute de pouvoir se couvrir de gloire, continue à se couvrir de honte. Au torpillage de nombreux steamers de commerce, de chalutiers et barques de pêche, s'ajoute la destruction récente du Lusitania: 1.500 noyés, voilà le nécrologe de cette piraterie criminelle qui n'a rien de commun avec une opération militaire! Cyniquement, la Kölnische Zeitung déclara: «Cette nouvelle sera reçue avec satisfaction par le peuple allemand!» Toutefois, Berlin chercha des excuses. Il dit que le transatlantique était armé de deux canons; c'est faux, réplique l'Amirauté anglaise; c'est archifaux, confirme sous serment le capitaine Turner. Berlin ajoute que, selon toute vraisemblance, ce bâtiment contenait de la contrebande. Il était bien simple d'y aller voir! Mais la visite, qui est de droit, n'eut pas lieu; c'est une formalité que les barbares suppriment; la vraisemblance leur suffit! Enfin, dernier argument, les Américains furent prévenus du danger de naviguer dans la zone de guerre! Comme le dit la presse de New-York, un assassin ne justifie pas son forfait en déclarant qu'il fut précédé de menaces!
Ces circonstances atténuantes deviennent des charges plus lourdes pour l'Amirauté berlinoise, car elles prouvent la criminelle préméditation. Telle est la méthode: une excuse prépare le méfait et le justifie en éludant les restrictions apportées par le droit international aux horreurs de la guerre! Ainsi les barbares exterminent d'innocentes populations après avoir déclaré sans preuve qu'elles ont fait acte d'hostilité; ils détruisent des édifices précieux après avoir affirmé faussement que l'ennemi les utilise à des fins militaires; ils empoisonnent les sources d'eau potable pour arrêter la marche des troupes anglaises, etc. Quant aux navires, ils n'ont qu'à suspendre leur service! C'est bien simple: obéissez-nous et il ne vous arrivera rien de mal; mais si votre armée résiste, nous maltraiterons jusqu'aux non-combattants; si vous défendez les villes que nous voulons prendre, nous les bombarderons; nous emploierons la torpille et le poison, vous voilà prévenus! Donc, ne venez pas vous plaindre si vous vous attirez nos rigueurs! Pour vous les épargner, il vous suffit de nous obéir.
Bref, voilà l'Amérique atteinte au vif: l'assassinat de deux cents de ses nationaux marque la rupture définitive des amitiés germano-américaines.
Le plus monstrueux, c'est que tout Allemand approuve et admire cette façon hideuse de mener la guerre! Rappelez-vous qu'en avril une information affichée à Bruxelles déclara ceci: les équipages des submersibles tombés au pouvoir des Anglais se voient traités d'une façon «indigne» et «contraire au droit des gens»... Ils sont internés dans des pontons. En guise de représailles, un nombre égal de prisonniers anglais fut interné dans une maison de détention! Une dépêche Wolff de Berlin, du 12 courant, a annoncé qu'à la Commission budgétaire du Reichstag ces mesures de représailles «furent généralement approuvées»! Toute la foncière barbarie de la race ne s'étale-t-elle pas dans cette attitude? Nos marins, disait encore l'affiche, ont «accompli fidèlement leur devoir». Mais c'est justement ce «devoir» qui est infâme, et les sombres brutes qui l'acceptent et l'accomplissent méritent autre chose qu'un trop confortable ponton!
L'Océan représente une plaine liquide, avec des routes ouvertes à tous, et les navires sont des transports publics; la route ferme avec son charroi n'en diffère point, au point de vue du droit. Eh bien, le «devoir» peut-il consister à miner les chaussées publiques et à dynamiter les transports pacifiques qui s'en servent? Ce serait là du banditisme de grand chemin; on ne mine pas les routes continentales et l'on n'y détruit pas le charroi civil; tout au plus, l'autorité militaire exerce-t-elle une surveillance spéciale, avec visite et confiscation éventuelle des transports. Mais les routes maritimes, les Prussiens les sèment d'engins explosifs et ils y torpillent les transports non militaires! Ce sont même les seuls qu'ils aient visés jusqu'à présent! Et cela sans enquête, sans avertissement! Et quand le bâtiment coule, les barbares ne portent nul secours aux naufragés! Au contraire (l'exemple du Falaba en donne l'horrible preuve), ils raillent, ils outragent les malheureux qui périssent! C'est ce banditisme de pleine mer que la morale allemande appelle le «devoir»! Pour ces monstres, elle réclame des égards! Après avoir organisé la violation continuelle du droit des gens contre les non-combattants, de terre et de mer, elle ose invoquer ce même droit en faveur de ses pirates sanguinaires! Cette dépravation du sentiment du bien et du mal existe uniquement dans l'âme allemande; elle seule peut ne pas sentir ce qu'il y a d'abjection dans l'ordre donné d'assaillir aveuglément, sauvagement, des transports pacifiques, ni ce qu'il y a de turpitude dans le féroce accomplissement d'une telle mission, assimilée à un «devoir»!
Pour exterminer les civils sur terre, les armées se couvrent au moins d'un prétexte, se prétendent attaquées par des francs-tireurs. Pour tuer les civils sur mer, aucun expédient de ce genre n'est imaginé: c'est la criminalité sans phrases!