Dans notre cinquième bulletin nous avons consacré un article à la «Kultur» que les Allemands, ou du moins les plus turbulents et les plus audacieux, déclarent seuls posséder et dans laquelle ils croient trouver une base sérieuse à leur droit de domination sur l'Europe et le monde. Nous jugeons utile de revenir sur ce sujet, auquel les voisins de l'Allemagne et nous-mêmes n'ont pas cru devoir prêter attention, parce qu'ils pensaient que la prétention pangermaniste n'était adoptée en Allemagne que par une minorité de toqués, composée surtout d'officiers retraités désireux de se faire valoir.
La guerre déchaînée brutalement en 1914 par le Kaiser, et toutes les circonstances qui l'ont accompagnée, ont démontré que les classes dirigeantes de l'Allemagne sont malheureusement imprégnées de pangermanisme, que ce fanatisme les domine et les mène, et qu'à cause des universités, de l'enseignement officiel et de la caserne, il règne sur une grande partie de la nation et réagit même sur les meilleurs éléments, voire sur les plus religieux et les plus moraux, dont il fausse la conscience et pervertit les sentiments.
Le patriotisme en Allemagne est devenu, peut-on dire, la religion principale. Deutschland über Alles, la devise chère à l'Empereur, remplace en pratique la devise chrétienne: «Aimer Dieu par-dessus tout et votre prochain comme vous-même.» L'Allemagne est la nation élue et le Kaiser est l'élu de Dieu. Il en est persuadé et le proclame sans cesse.
Fin février 1914, ont paru dans la Post, journal de Berlin, deux articles significatifs appelant la guerre prochaine, une guerre formidable, offensive, foudroyante et sans merci; il faut profiter de la première occasion, de la première difficulté diplomatique, la situation devenant intolérable et ne pouvant se dénouer que par l'épée, les 70 millions d'Allemands ne devant pas renoncer au rôle de nation dirigeante de l'Europe. On crut généralement que ce journal, non officiel, n'était pas un organe sérieux; les événements ont prouvé qu'il reflétait la pensée gouvernementale.
Le général allemand von Bernhardi, après avoir émis l'opinion que l'Allemagne, voyant sa population augmenter sans cesse, serait acculée à la nécessité de déverser le trop-plein à l'extérieur, ajoutait qu'elle ne devra pas augmenter la puissance de ses rivaux par le flot de ses émigrants. Il continuait en disant:
«Il nous faut prendre des terres nouvelles aux États voisins ou bien les acquérir d'accord avec eux. Nous devons devenir une puissance coloniale. Ce que nous voulons, il nous faut l'obtenir par la force, même au risque d'une guerre: A cet effet, le Deutschtum doit affirmer avant tout sa position au coeur de l'Europe.»
Dans une conférence en 1913, à Berlin, devant la Société coloniale, le professeur Heutsch fait remarquer que la Belgique et le Portugal n'avaient rien fait qui justifiât de vastes territoires au Congo.
Cette phrase et celle de von Bernhardi[68] nous feront comprendre pourquoi l'Allemagne a violé la neutralité belge.
68 [ Voir p. 279, (Note de J. M.)]