La Libre Belgique a aussi consacré un bon article général à l'épuisement économique de l'Allemagne.
Le ventre, le sang, les nerfs.
«Nous avons des vivres à suffisance.»
(Bethmann-Hollweg.)
«La situation financière est excellente.»
(Helfferich.)
«La force de résistance de notre peuple est inépuisable.»
(Journaux allemands.)
On a comparé la vie d'un peuple à la vie de l'homme. L'assimilation est juste. Comme l'individu, une nation possède sa digestion: c'est l'abondance de la nourriture; elle possède sa circulation: ce sont ses finances; elle possède son innervation: c'est sa force de résistance.
La première condition de la santé consiste dans l'alimentation. Où en est la nation allemande à cet égard? Quelle est sa situation économique? La Kölnische Volkszeitung du 24 décembre y répond d'une façon intéressante. Le froment, dit-elle, ne manque pas, ce qui n'empêche que la portion de pain accordée aux habitants est rudement congrue. Les pommes de terre sont en quantité assez abondante, pour qu'on en fasse une... équitable répartition; mais, précisément, c'est là le hic; cette juste répartition est impossible, et de là provient la disette en tubercules dans les milieux besogneux; de là aussi les énormes prélèvements de pommes de terre en Belgique, expédiées en Allemagne et enlevées à la nourriture du peuple belge. Le lait est suffisant, poursuit le journal, pour les besoins... des enfants et des malades; quant aux adultes, il leur conseille de s'en abstenir. Le fromage n'existe plus qu'à l'état de souvenir! La viande est en pénurie, avoue la feuille de Cologne (malgré l'expédition du bétail belge), et son insuffisance provoque des «plaintes justifiées», mais elle fait remarquer qu'il est très hygiénique de n'en consommer que fort peu. Le bon billet! La graisse: «nous ne nageons pas dans la graisse»; les provisions en sont très limitées et il importe de se les partager parcimonieusement; «celui qui épargne une livre de beurre ou de graisse contribue à servir la cause patriotique; celui qui, volontairement, y renonce, se conforme à une nécessité de la situation». C'est bien dit, mais...
Mais, que diable! de quoi doit donc se nourrir ce peuple allemand si goulu! Rationné pour le pain (le fameux K. K.!) et pour les pommes de terre, presque sevré de viande, privé de graisse, de beurre, de lait, de fromage, sans compter le reste! Quel paradis, mes frères! et quelle perspective de félicités futures! Il est vrai qu'il peut se gaver des belles paroles de Bethmann: «Nous avons des vivres à suffisance», et de la littérature des journaux; mais, substantiellement, c'est plutôt maigre! Le proverbe ancien reste vrai: ventre affamé n'a point d'oreilles...
On n'accusera pas la Volkszeitung d'avoir assombri son tableau. On peut affirmer qu'en réalité la situation économique est des plus graves en Allemagne, plus grave qu'on ne le soupçonne et qu'on n'ose l'avouer. Le prix des denrées alimentaires y est inabordable, gémit le Vorwärts; c'est la disette! Mais que doit être alors la situation en Autriche où le prix des aliments atteint presque le double de celui de Berlin? On comprend dès lors les plaintes, les lamentations, les appels à la paix, les colères populaires dans ces deux empires: combien de temps pareille situation est-elle encore tolérable?
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Si la digestion souffre, la circulation n'est pas en meilleur état; le sang qui contient précisément les globules nummulaires, c'est-à-dire l'argent, perd de sa valeur et de sa force; c'est à la Bourse que les argentiers tâtent le pouls d'un pays et reconnaissent sa faiblesse ou sa vigueur. Or, voici quelques données intéressantes des Bourses d'Amsterdam et Rotterdam (pays neutre) qui diagnostiquent exactement l'état financier de l'Allemagne et de l'Autriche. Le Wisselkoers (le change) y indique la valeur qu'on attribue à l'argent de ces deux pays. La valeur nominale du mark allemand est de 1f25, celle de la couronne autrichienne de 1f02; avant la guerre, la valeur réelle correspondait à la valeur nominale. Examinons la dépréciation, c'est-à-dire la perte de ces monnaies durant la guerre; le tableau suivant est suggestif: