L’homme sortit dans l’ouragan qui le prenait au corps. Il se pencha sur la petite pièce, la traîna à son poste de tir ; une flamme jaillit, accompagnée d’une détonation puissante que le vent allait porter, là-bas, à ceux de Port-Joinville. Dans la salle basse, sous les doigts appliqués de la femme, le tac-tac régulier du Morse appelait au secours pour ceux qui allaient mourir ; à côté, blottis sous leurs couvertures comme des oiselets au nid, les enfants dormaient, un sourire aux lèvres.

Le syndic des gens de mer achevait de lire les nouvelles du continent — tout le monde ne peut pas habiter l’île ! — quand un bruit sourd frappa son oreille. Il leva la tête, inquiet : ne serait-ce pas le canon d’alarme ? Au même moment, le message du sémaphore l’atteignit. Immédiatement, il envoya son aîné, une cloche à la main, rappeler par la ville au canot de sauvetage. Lui-même, prenant tout juste le temps d’allumer un falot, se dirigea vers le port : là, à l’amorce du brise-lames et de la jetée, attend l’humble bâtiment qui sauva tant de vies humaines : c’était à l’époque le Gabion-Charon No 1, bénit par M. le doyen en octobre 1901.

Quand le syndic arriva au hangar, des lanternes dansaient déjà dans les rues sombres, où des sabots claquaient parmi les mugissements de la tempête. En dix minutes les hommes se furent rassemblés, achevant qui de boutonner son caban, qui d’assujettir son suroît. Et tandis que d’équipage s’activait à faire glisser sur le plan incliné la baleinière vers la mer, heureusement haute, le syndic montra la dépêche au barreur, Sébastien Mortimprez.

— N’ayez crainte, Monsieur le syndic, fit le pêcheur en lui rendant le feuillet que ma tempête secouait aux doigts des deux hommes, pour les empêcher, semblait-il, d’apporter aux hommes en péril le secours qui se préparait, n’ayez crainte, on va faire de son mieux, pour sauver ces chrétiens.

— Comment vas-tu t’y prendre ?

— Les vents sont Nord-quart-Ouest, juste dans l’axe de l’île. Ce bateau suit la côte occidentale, moi, je me trouve sur l’autre. Je vas faire voile vers la pointe des Corbeaux, pour sûr que je le rencontrerai par là.

— Combien de temps, pour t’y rendre ?

— Le 19 novembre 1910, quand le patron Devaud a sauvé l’équipage de cette goélette de Ré, qui courait s’échouer devant Saint-Gilles, nous avons mis de 11 h. 1/2 à 4 heures du matin pour gagner les Corbeaux. C’était un temps à peu près comme aujourd’hui…

— Alors, vous y serez vers minuit.

— C’est ce que je compte… Mais excusez, Monsieur le syndic, reprit Mortimprez qui suivait avec attention le travail de ses hommes, les gars y sont.