Les douze canotiers, sur leurs bancs, étaient prêts à la manœuvre. Le barreur enjamba la coque, cala sous son bras la longue barre, puis interrogea, la voix grave :
— Parés, les hommes ?
— Parés !
— A Dieu vat !
La barque de salut glissa d’un souple élan, s’équilibra à la lame, et gagna le chenal en un instant. A ses mâts courts montèrent les triangles des petites voiles tannées, et la rafale, s’y engouffrant, donna une allure de vertige à la baleinière râblée, qu’appuyait l’effort des avirons, enfoncés dans la masse glauque tigrée d’écume.
Or, la tempête, secouant les faîtières du toit, qui jamais n’avait connu la bienfaisante visite du couvreur, éveilla Damase Valmineau sur son grabat. La chose, fréquente, n’avait jamais eu, jusqu’à présent, d’autre résultat que d’inciter le braconnier de la mer à se retourner sur son tas de varech, en pestant contre le ciel, les éléments, l’univers, conjurés pour troubler son repos. Cette fois, une autre pensée s’imposa à l’esprit du bonhomme.
Sur les récifs de la pointe voisine, un grand bateau, le Colbert, naguère, avait touché. Les matelots, suant d’angoisse et glacés par l’embrun, s’étaient toute la nuit cramponnés à la peur noire, jetant des cris qui se perdaient au fracas de la tempête ; on n’avait pu qu’au matin leur porter un secours bien tardif… la grappe d’hommes s’était égrenée sous l’assaut furieux des vagues, la moitié des malheureux avaient lâché prise… S’il survenait un malheur semblable cette nuit ? Et si on pouvait sauver des hommes en péril ? La demoiselle l’avait bien réchappé, lui, qui n’était qu’un pas grand’chose…
Le braconnier déjà avait chaussé ses hautes bottes. Se raidissant dans l’obscurité pour faire tête à la rafale, giflé par une pluie violente, il se dirigea vers les Corbeaux. Et tout en marchant, Damase prêtait l’oreille au tumulte de l’ouragan, guettant un appel ou ce craquement, aussi lugubre qu’un cri humain, qui est le râle du navire agonisant.
Au moment où le pêcheur arrivait à la pointe extrême de la falaise, les nuages noirs, tordus par la bourrasque, précipitèrent leur chevauchée, et des trous s’étirèrent dans leur masse déchiquetée. Des pinceaux de lune coururent, blancs sur les vagues blanches, accrochant des ombres fantomales aux joncs à feuilles piquantes qui poussent jusque dans la mer. Valmineau d’un regard circulaire embrassa tout l’espace, et ce qu’il vit le fit frémir.
A peu de distance, sur ces rochers du Corbeau que sans répit balayent les lames, un navire était fiché, comme un fruit aux dents d’une scie. C’était un yacht de moyen tonnage, un de ces petits bâtiments bien construits, de cinquante mètres de long à peine, sur lesquels on peut aussi bien faire le tour du monde que remonter la Loire jusqu’à Nantes. Conçu pour le plaisir des hommes, il périssait dans l’horreur et l’épouvante, cloué sur cette roche depuis quelque temps sans doute, car nulle activité ne se manifestait plus à bord : l’équipage était-il en fuite, ou noyé ? Seul un corps gisait sur le pont, écroulé, la tête dans une flaque sombre, vraisemblablement assommé par la chute de la misaine venue en bas sous un coup de vent.