Perplexe, le braconnier considérait de loin l’épave, quand la bourrasque lui apporta une rumeur infime, diluée dans le vacarme des éléments en fureur et qui revêtait tout son tragique de cette faiblesse, de cet isolement mêmes. C’était léger, aigu et plaintif comme le cri d’un goéland blessé ; cela sombrait parfois, épuisé, pour reprendre avec une insistance douloureuse, l’instant d’après ; cela venait du yacht, qui lentement commençait de se disloquer sous l’effort des lames de fond. Et c’était un cri d’enfant.

Derechef, mais avec, cette fois, une angoisse étrange tendant son vieux cœur, Damase fouilla d’un coup d’œil l’horizon. N’y avait-il donc pas de secours à espérer ? Et voilà que, sur le fantastique moutonnement des dos glauques crêtés d’écume, une petite voile brune apparaissait à gauche, terriblement cahotée, mais intrépide. Elle sembla hésiter trois secondes, puis mit le cap sur le cadavre du yacht blanc.

— V’là ceux du Port, grogna le braconnier ; vrai, c’est pas dommage ! Seulement, ils ne sont pas là encore, vu que maintenant ils ont le vent deboute !

En effet, dépassé la pointe des Tamarins qui précède immédiatement les Corbeaux, le canot de sauvetage avait viré pour remonter au Nord vers l’épave ; le bateau fit chapelle aussitôt les voiles plaquées aux mâts. Mortimprez donna l’ordre de les ferler, et, assurant plus solidement à leurs poignets les manches des longs avirons, les sauveteurs se mirent en devoir de nager droit au yacht, distant de deux encablures au plus. Mais à cette extrémité Sud de l’île, les remous, accrus par la tempête, ballottaient comme un jouet la modeste embarcation, qui n’avançait que péniblement.

Avec fracas une partie du bordage d’arrière s’écroula soudain dans la mer ; du pont ravagé, l’appel montait toujours. Brusquement, Valmineau gronda :

— Y a pas, faut que j’y aille ! Je tiens plus, amarré sur la côte ! C’est pas que la Sainte-Madeleine est bien faite pour sortir par ce temps de chien, mais tant pis !

D’un geste, le pêcheur arracha sa veste, avec laquelle il obtura hâtivement les trous du vivier. Puis, indifférent aux ondées qui le cinglent par intervalles, au vent qui colle à son torse la grosse chemise mouillée de pluie et de sueur, Damase, à grands efforts, pousse à la mer son canot. Celui-ci, dès qu’il est à flot, se cabre comme un cheval rétif ; il ne faut pas penser à hisser un pouce de toile, et l’on risque de chavirer dix fois pour une sur un méchant raffiot qui n’a ni pont ni caissons à air. N’importe ! la mer, le danger, les bourrasques, cela connaît le braconnier. Avec un grand signe de croix, et songeant confusément qu’à cette heure la demoiselle serait contente de lui, l’Islais se lance dans le tourbillon fou s’échevelant autour des brisants.

Les autres, là-bas, qui souquent dur sur leurs rames, ont vu le solitaire de la pointe. Silencieux, car ils se donnent tout entiers à leur tâche, ils considèrent l’héroïque folie, avec moins de surprise que d’approbation. C’est bien, ce qu’il fait là, le sauvage des Corbeaux ! Mais, dame ! si la Vierge n’étend pas la main sur lui, probable qu’il va boire un coup ; et pour se sauver dans cette crique traîtresse…

Les dents serrées, Damase concentre toute son attention, toute sa vie, dans sa manœuvre. Il sait que le moindre coup de barre à faux serait mortel, pour lui et pour l’enfant qu’il pourra sauver peut-être, et lui seul ; car les autres sont encore loin, et l’épave ne durera certainement pas jusqu’à ce qu’ils arrivent. Gare ! là il y a sept roches que, sans ce furieux ressac, la mer devrait découvrir maintenant qu’elle est presque basse… à droite, mi-visible dans la pénombre, ce rocher qui forme voûte, c’est le Grenon-do-Nias (la petite grange des agneaux). Un coup de gaffe ici, un autre encore… une brusque secousse : la Sainte-Madeleine est collée au flanc de l’épave, elle sautille comme un cabri le long de la haute carène qui lui assure un abri relatif.

Saisissant un bout de filin, cordage rompu qui flotte au hasard, le pêcheur se hisse à bord ; d’un coup d’œil il comprend ce qui s’est passé ; il voit des morts : celui qu’il a aperçu de la côte, deux ou trois autres. Une embarcation pend à l’un de ses palans, disloquée, évidemment, par un paquet de mer, vidée comme une grenade trop mûre, de ceux qui y avaient cherché refuge. Un fragment de lingerie brodée, accroché à un espar, révèle une présence féminine. La femme est d’ailleurs introuvable ; mais du rouf en acajou, dont la mer a détruit les glaces, monte, continu, indistinct, un petit sanglot brisé.