Pendant une bonne heure, il releva ses casiers, allant, en quelques bordées, de l’un à l’autre des flotteurs de liège qui dansaient sur les lames, jouant à cache-cache derrière leurs crêtes mouvantes. Un coup de gaffe pour crocher le filin, et la nasse se montrait, quelquefois vide, le plus souvent habitée par un ou deux prisonniers dont les pinces s’agitaient dans le vide, à gestes comiques et rageurs. Une belle pièce parut ainsi, et plusieurs homardeaux guère plus gros que ces langoustines, d’ailleurs exquises, dont la queue se croque en trois bouchées ; le braconnier de la mer les considéra avec une moue :

— Euh ! grogna-t-il, vous n’êtes point gros, mes gaillards ! Bast ! tout fait ventre ! En route pour le chaudron !

Damase revint à l’anse, tira son canot sur le sable lisse, dur, net comme une glace, que le jusant venait de découvrir ; puis saisissant par derrière, à la nuque, comme il disait, ses prises qui se débattaient violemment, il les entassa dans une hotte qu’il bourra avec des paquets de fucus. Enfin, ayant assuré sans efforts sa charge sur son dos robuste, le pourvoyeur de l’hôtel des Étrangers se dirigea allégrement vers Port-Joinville.


Ce même matin, un dundee faisait voile sur l’île ; le fait, on s’en doute, n’offre rien de saillant, et ne mériterait pas que nous en informions nos lecteurs, n’était le chargement insolite de ce petit bâtiment. Sur le pont, dans la cale, et visible par les écoutilles, s’entassait une cargaison composée surtout de ces caisses multiformes dans lesquelles on enferme les meubles livrés au péril d’une traversée ; des matelas arrondissaient à l’arrière leurs courbes molles, une caisse défoncée, soigneusement arrimée à plat pont, laissait voir la glace d’une armoire, riant au soleil, et reflétant les allées et venues du gui, qui oscillait latéralement au gré du vent gonflant la grand’voile. L’ensemble de ce déménagement en escapade au large était étrange et pittoresque, combien différent de ceux qu’on voit bringueballer lamentablement au long de nos routes !

A l’avant du dundee, là où l’eau inlassablement partagée gifle la proue qui avance entre deux rangs de vaguelettes bordées d’écume, deux voyageurs étaient debout, admirant la plaine vivante d’où parfois jaillissaient, contre l’étrave, des jets écumeux, quand la houle était plus forte ou la course plus vive. C’était un homme de cinquante-cinq ans, peut-être, en pleine vigueur encore, qui haussait un large front d’érudit ; auprès de lui, une jeune femme d’une trentaine d’années, grande et blonde, avec un de ces visages réguliers et calmes qui ne sont jamais très parés des grâces de l’adolescence, mais que le temps respecte mieux qu’il ne fait pour les traits à l’expression plus mutine. Tous deux étaient en deuil.

Le passager déclara soudain, en laissant errer un regard pensif sur l’eau parsemée de moirures lentement mouvantes, ocellée de reflets :

— Vois-tu, Madeleine, à cela près que je reviens dans mon île natale, et que je n’ai malheureusement rien de monastique, je me fais penser à saint Martin de Vertou, s’en venant, avec son ami saint Hilaire, évêque de Poitiers, évangéliser l’antique Oïa, au temps de la domination romaine.

— Mais, père, ils n’arrivaient pas, je pense, par Fromentine, comme nous ?

— Fromentine, à cette époque, ne devait guère exister qu’en puissance, comme dit si volontiers mon collègue Charost, en sa qualité de professeur de mathématiques. Mais il est probable que ces saints personnages embarquèrent à Notre-Dame-de-Monts, puisque c’est de là que part le pont d’Yeu.