— Ce pont de galets dont tu me parlais tout à l’heure ? Je n’ai pas su le voir…

— Parce qu’il ne se montre qu’au reflux, en temps de vives eaux ; il se découvre alors sur une longueur de trois kilomètres. La légende assure que cette jetée est le résultat d’un défi porté par saint Martin à Satan, et dans lequel celui-ci eut le dessous, comme il convenait.

— Ne dit-on pas aussi que dans les temps anciens cette sorte de chaussée réunissait l’île à la terre ferme ?

— Euh ! On dit tant de choses !

Reprenant son idée, Madeleine poursuivait déjà :

— Ce n’est pas davantage au quai de la Tour, à Port-Joinville, qu’atterrirent les deux pèlerins ?

— Sans doute. Les premiers apôtres de l’île prirent pied au fond du golfe alors formé par le ruisseau qui se jette dans l’anse du Moulin. Ce fut en face de ce point que se construisit le monastère, où saint Hilaire appela d’Irlande les moines blancs de Bangor.

Le voyageur se tut. Devant eux, l’île se rapprochait, corbeille de fleurs posée sur l’eau calme : au vert tendre des blés se mariait l’incarnat des champs de trèfle, et les pois offraient le pointillement de leurs pétales neigeux. Alors le passager étendit la main et prononça simplement, d’une voix chargée d’émotion :

— Mon pays, Madeleine.

On arrivait à l’île, ourlée, sur cette face, par les grèves blondes de la Conche et de Ker-Châlon, et que domine le clocher de Saint-Sauveur, dont le lanternon rond guide les marins. La mer se piquetait de voiles claires, devant une estacade aux lignes hautes et grêles, qui, déjà très distinctes, semblaient les longs bras d’un faucheux étendus sur l’eau bleue. La passagère, songeuse, regardait en silence cette terre maritime qui avait été le berceau de sa famille paternelle, et où la ramenait, définitivement sans doute, la volonté du ciel.