La voix frêle était tremblante, brisée par la fatigue et l’émotion. Damase ne jugea pas à propos de pousser plus loin son interrogatoire : la demoiselle, au matin, saurait s’y entendre bien mieux que lui ! Ayant en vain présenté à l’enfant un peu de saucisson à l’ail qui pour lui constituait la friandise suprême, et dont Annie se détourna avec dégoût, le bonhomme la coucha doucement sur son varech :

— Repose-toi, petite, n’aie pas peur…

Épuisée, elle dormait déjà, d’un sommeil profond où se détendait son menu corps lassé. Le braconnier baissa la lampe, aviva le feu, puis sans bruit se rassit au chevet de la couche primitive, ensoleillée par une coulée de cheveux blonds. Il n’osa pas allumer sa pipe, et demeura là immobile jusqu’à l’aube, contemplant la mignonne épave arrachée à la tempête qui grondait, avec une tendance à mollir, autour du fruste logis. Et dans la pensée du vieux se levait le souvenir de Josine, sa vraie mioche, qu’il avait aussi veillée dans les temps, vingt-cinq ans plus tôt, tandis qu’elle avait le croup…

CHAPITRE VII

— Tu veux sortir par ce temps, père ?

Madeleine, achevant son déjeuner matinal aux côtés de M. Lemarquier, lui montrait le ciel où d’épaisses volutes grises roulaient, par-dessus les falaises ; au port, les canots se balançaient sur les derniers remous des vagues avalées par le goulet, et dans les maisonnettes blanches les hommes étaient restés, la mer étant encore démontée.

— Tu sais bien que j’avais projeté d’aller à l’anse des Broches.

— Au sujet de cet ermite, dont l’histoire se rattache à celui du monastère de Saint-Hilaire ?

— Justement, ma chérie. Le naturaliste La Pylaie et le docteur Viaud-Grand-Marais, à qui il faut toujours en revenir pour tout ce qui concerne notre île, parlent de ce Jean des Broches qui vécut dans la vallée où coule le ruisseau de la Cadouère. On ne le voyait que le dimanche, aux offices du moustier. Il arrivait, drapé dans une longue robe de druide, et sa piété édifiait l’assistance ; dès après la dernière prière, il regagnait sa solitude, grave et sans jamais adresser la parole à personne. Je veux aller sur place rechercher des traces de cet énigmatique personnage, que je pense être un moine venu de Bangor pour retrouver ses frères établis à Oïa…

— La tempête est à peine calmée, fit Madeleine. Dieu veuille que toutes les barques aient eu le temps de rentrer hier !