— Non pas, Valmineau. Il m’a dit, au contraire, que le Gabion était sorti pour rien.
— Damase a ramené la seule survivante, cette enfant. Quelques morts seulement demeuraient encore sur le pont, fit M. Lemarquier.
— Annie, ma chérie, répète à M. le doyen ce que tu nous as dit tout à l’heure.
La fillette leva vers Madeleine son visage aux traits tirés. D’une voix tremblante qui parfois sombrait dans un sanglot, elle recommença son navrant récit ; et dans la grande pièce calme, illuminée par le rayonnement d’anciennes gravures, flotta l’aile du malheur qui, cette nuit, sur la mer démontée, avait rendu cette enfant orpheline, et fauché, gerbe précieuse, tout un bouquet de vies. Quand la petite fille se tut, le pêcheur tira la conclusion qui s’imposait :
— Alors, on vient prendre votre avis sur ce qu’il faut faire, Monsieur le curé. Censé un conseil de famille, quoi !
— Je suis touché de votre confiance à tous, mes amis, répondit le prêtre ; mais il ne faut pas oublier qu’avant toute chose une déclaration officielle est nécessaire. Allons rendre visite au maire : c’est un esprit avisé et un excellent homme. Nous verrons avec lui comment il convient d’agir.
L’abbé Parand passa la main sur son front pour en écarter le souci de la Jeune-Captive, puis il atteignit un chapeau qui aurait eu tous les droits à ses invalides, mais que la charité pastorale condamnait à un service prolongé. Et tous cinq se dirigèrent vers la route qui, en bordure de la côte, joint Port-Joinville à Ker-Châlon. De ce côté, quelques villas élèvent leurs façades coquettes devant l’admirable tableau maritime qu’au lointain les grèves du continent ourlent d’or pâle. C’était là qu’habitait M. de Marcis, l’un des deux médecins et le maire de l’île.
Avec émotion, car un cœur pitoyable à la détresse humaine battait dans sa poitrine, l’officier municipal écouta l’histoire d’Annie. Il posa quelques questions, prit quelques notes, obtint du braconnier, passablement intimidé, une déposition en bonne forme quant à l’état dans lequel il avait trouvé l’épave de l’Antoinette. Puis, se tournant vers l’abbé Parand :
— Et bien ! mon cher Curé, tout le monde a agi pour le mieux, n’est-il pas vrai ? A votre avis, que convient-il de faire maintenant ?
— Je crois que vous devriez écrire à l’oncle de cette enfant ; il est, en somme, l’unique soutien naturel que nous lui connaissions.