— Oui, reprit le braconnier en changeant de ton, intact… pour la réputation… tandis que d’autres…

Le bonhomme baissait la tête, humblement. L’abbé Parand jugea que le moment était venu d’intervenir :

— Entendu, mon brave ; M. Lemarquier sera le tuteur de notre petite amie, et Mlle Madeleine, sa maman. Le docteur veillera à ce qu’elle pousse comme un jeune pin des dunes, et moi je lui enseignerai son catéchisme. Pour vous…

— Moi, dit gravement le pêcheur, je conserve une bonne part.

On le regarda, une surprise flottait sur tous. Le braconnier de la mer étendit la main, embrassa d’un geste large la falaise, l’admirable coupure de Risque-de-Vie, où bouillonne un perpétuel tourbillon, et tout l’immense horizon maritime, qu’il semblait ramener vers son cœur. Puis il déclara, d’un accent empreint de grandeur véritable :

— Moi, j’apprendrai l’enfant à connaître la mer et la lande, à comprendre leur langage, à pénétrer leurs secrets, à les aimer surtout. Et je ne serai pas si bête, foi de Valmineau, qu’à travers ces cailloux, ces bruyères et ces algues, je ne lui fasse, moi aussi, trouver et lire partout le nom du bon Dieu, avec qui la demoiselle m’a réconcilié !

Quelques mois passèrent, et de nouveau l’asphodèle printanier montra ses épis de fleurs blanches dans les champs de l’île d’Yeu. Le programme établi par l’abbé Parand se déroulait intégralement, la frêle plante déracinée par la tempête, qui l’avait jetée sur ce rocher perdu, y reprenait vie, force et même gaieté. A cet âge, les impressions, si vives soient-elles, sont fugitives comme ces nuées que dissipe, en montant au ciel, le soleil du matin : environnée de sollicitudes attentives, Annie bientôt trouva tout naturel de voir son univers borné par la mer infranchissable, monstre géant et charmeur dont la colère ne s’était pas réveillée depuis la mort de l’Antoinette.

Madeleine et son père s’attachèrent très vite à l’enfant. Dans la maison de la Meule livrée eux savantes études du professeur, et que la maturité sereine de Mlle Lemarquier emplissait d’une paix précieuse, mais parfois un peu grave, Annie fut le rayon de joie, le petit être chéri auquel vont tous les soucis, duquel rayonnent toutes les allégresses. Former une âme, la voir peu à peu, comme un tourne-sol vers l’astre du jour, s’orienter vers le Maître et le Père des hommes, n’est-ce pas la plus haute et la plus douce des tâches ?

Le braconnier de la mer, lui aussi, remplissait jour après jour la tâche qu’il s’était donnée. Il allait s’attachant davantage à la mignonne enfant ; pour un peu il lui aurait été reconnaissant — peut-être l’était-il en effet — d’avoir permis qu’il la sauvât. Il l’aimait tendrement, et avec un mélange singulier et curieusement osé de l’affection que peuvent éprouver pour un même être un grand-père, un terre-neuve, et un sauvage en admiration devant une œuvre d’art. L’ensemble rendait le solitaire des Corbeaux à sa vraie nature de brave homme, trop longtemps cachée par les ronces hargneuses d’une misanthropie née de ses malheurs.

CHAPITRE IX