Damase Valmineau, braconnier de la mer, naguère officiellement cité comme mécréant, voire comme croquemitaine, reprit longuement haleine, puis répondit non sans noblesse :
— Demoiselle, il en sera comme vous voudrez : je peux bien confisquer une journée pour le service du bon Dieu et le vôtre ! Dites à M. le curé du bourg que je porterai le drapeau ou le dais, si cela peut lui faire plaisir.
Voilà pourquoi l’on put voir, par un beau dimanche de la mi-juin, tout vibrant de sonneries de cloches, tout ailé de joie chrétienne, la cohorte des pêcheurs du bourg, dominée par un homme à la carrure athlétique qui, aidé de deux jeunes marins, soutenait sur ses épaules un brancard portant un délicat modèle de dundee consacré à Madame la Vierge. Cet homme assista fort respectueusement aux offices, dans l’église de Port-Joinville tapissée de banderoles et d’écussons, où s’enlevaient en couleurs vives des bateaux, des ancres, des étoiles et des poissons. Et tant que dura la procession, il s’appliqua à garder soigneusement son rang, les yeux fixés sur une petite fille, qui, rose, blanche et blonde, éparpillait des pétales de fleurs, avec des gestes d’angelot recueilli.
Au chant de la Pêche miraculeuse, un nouveau cantique tout de suite adopté par cette population de marins, le défilé déroula ses anneaux le long des quais du port, où s’alignaient les chaloupes repeintes de frais et pimpantes comme des jouets neufs sous leurs pavois de fête. Presque tous les hommes de l’île s’étaient réunis pour cette solennité, la plus importante et la plus aimée qui fût, car chaque matelot est heureux de voir appeler sur son rude métier, sur les hasards plus rudes de la mer, le secours et la bénédiction du ciel. Et l’on eût en vain cherché une âme affligée de la lèpre du scepticisme dans l’assistance qui se pressait au bord des rues, parmi ces hommes s’avançant, convaincus, graves, derrière un matelot de Ker-Châlon, solide et couvert de médailles, haussant le drapeau du Sacré-Cœur.
Après le salut, Annie, un peu lasse, très émue, rejoignit le braconnier, dont le visage s’éclaira à son approche. Il l’embrassa :
— Pas trop fatiguée, mignonne ?
— N… non… On va rejoindre maman Mad ?
— Tout de suite. En route pour la Meule !
— C’est loin, encore !
— Je te porterai un bout de chemin. Viens-nous-en, ma fille.