Mortimprez hésitait, craignant d’avoir été trop loin ; jovial, le sauveteur d’Annie secoua ses épaules puissantes :
— Ce temps est passé, camarade ! C’est la demoiselle de la Meule qui a fait le miracle, avec ce petit ange que voilà.
Semblablement paternels, les deux hommes sourirent à la fillette, qui s’appuyait avec une confiante affection contre le braconnier. Songeur, revoyant, dans la gloire de ce jour d’été, le yacht cloué sur l’aiguille où il périssait parmi l’embrun glacial, le barreur du canot de sauvetage prononça :
— Tu as fait du fameux travail, Valmineau, dans cette nuit de janvier !… Mais dis donc, continua-t-il en changeant de ton, elle a l’air fatiguée, la petite.
— Je vas être obligé de la porter quasiment jusqu’à la Meule, où que M. et Mlle Lemarquier ont dû rentrer avant nous.
— Mieux que cela ; viens donc vous reposer à la maison, tout près, rue des Mariés. La femme a fait des beignets, on trinquera comme dans les temps, avant…
— Avant que je ne sois devenu un sauvage, tu peux le dire, va, Mortimprez. Vu que maintenant la demoiselle et c’te mioche m’ont rendu à la vraie vie : si je te disais qu’elles m’ont rappris mes prières ?
La maison où Sébastien conduisit son vieux camarade était, comme toutes ses voisines, blanche au dehors, nette au dedans ; comme la plupart de ses voisines aussi, elle abritait une nombreuse nichée, vivace et joufflue, qui pour le moment, affamée par l’air et la marche, se pressait autour du goûter qui succède à la procession.
— Femme, j’amène un vieux copain retrouvé !… Les enfants, qu’on se serre un peu ! Voilà une petite amie ; tu lui montreras ta poupée, Jeannette.
La voix joyeuse du marin résonnait sous le plafond de bois peint : deux fillettes, d’autorité, s’emparèrent d’Annie, une main preste débarrassa Valmineau de son béret : en un clin d’œil le solitaire et sa « petiote » se trouvèrent en famille.