L’Islaise servit du vin d’Yeu, léger et doré, fils des nouveaux vignobles créés cinquante ans plus tôt par des Rhétais exilés. Et coudes sur la table, les hommes se mirent à croquer, en phrases coupées de silences, le thème unique auquel se ramènent toutes les pensées de la race : la mer, qui fait vivre les foyers, et trop souvent ensuite les charge de crêpes noirs.
Tout à coup, la voix de la femme s’éleva :
— Regardez donc votre petite, Valmineau ; elle n’a pas été longue à quitter la poupée !
Le braconnier porta ses regards vers du fenêtre ; ce coin de la grand’salle, abandonné aux enfants, se trouvait pour de moment transformé en chantier de construction. Les deux aînés du pêcheur étaient penchés sur un sloop qu’ils gréaient avec amour. Annie, silencieuse et attentive, appuyée près d’eux à la huche, ses petites mains nouées derrière son dos, contemplait de travail des garçons. Parfois, l’un d’eux levait la tête et souriait à la fillette ; le solitaire soupira :
— Des beaux gars que tu as, Mortimprez ! Les miens étaient pareils, voilà quinze ans…
— C’est franc comme l’or, et solide à la mer, faut voir ! répliqua le pêcheur. Aussi on va faire des sacrifices pour Armand.
Le plus âgé des mousses, entendant son nom, jeta à son père un vif et clair regard ; Sébastien poursuivit :
— Voilà qu’il prend ses seize ans ; c’est temps de lever l’ancre, si on veut passer loin. A la fin de l’été il quitte l’île pour le continent.
— Oh ! le continent…, apprécia Damase avec une moue qui en disait long.
L’autre se redressa :