— Ça marche avec la lune, Monsieur. Et la lune, pas d’erreur ! c’est pas comme les mé… mé… térologues !


Derrière son enceinte extérieure, qui n’est plus qu’un chapelet de pierrailles couronnées de maigres fétuques, et dont le fil irrégulier se dessine à travers l’herbe rase du plateau central, le Vieux-Château dresse sa masse ruinée, mais imposante encore, couronnant un îlot rocheux. Hiératique, isolé à l’extrémité de l’île — à l’extrémité de l’Europe — et déjà dans la mer, il élève depuis six siècles son trapèze de murailles noircies par le temps et flanquées de tours ramassées et puissantes. Ceux qui l’habitèrent, Normands pillards auxquels succédèrent des seigneurs rapaces, ont depuis des générations rendu à Dieu une âme qui devait être singulièrement farouche, pour trouver du charme à une demeure sise en un lieu d’ailleurs admirable, mais d’une indéniable âpreté ; leur château fixe toujours sur les hommes, vivant si longtemps après ceux qui animèrent ses voûtes tombées au silence, le regard de ses baies étroites, déchiquetées par les rafales et les injures de l’océan.

Depuis que, en 1895, les architectes dirigeant les fouilles firent jeter à la mer quatre cents mètres cubes d’éboulis de construction et de sable apporté par le vent, les salles intérieures sont redevenues praticables, pour la plus grande joie des archéologues. Ces graves personnages, du reste, n’éprouvent pas, à comparer les débris des marbres ayant constitué les cheminées, ou à fureter dans les décombres pour y chercher des monnaies de billon aux effigies de Louis XIII ou de Maurice de Nassau, une satisfaction comparable à celle d’Annie ou d’Armand, en cette journée d’excursion. Ajoutons que le déjeuner fut excellent, grâce aux beignets de maman Mortimprez et au pâté de Madeleine ; le braconnier avait capturé, on ne savait trop où, une langouste apocalyptique, dont le dernier-né du pilote ne pouvait contempler sans une appréhension légitime la carapace rutilante.

Est-il besoin de dire que tant de splendeurs gastronomiques, qui réjouissaient la compagnie, n’émouvaient guère les jeunes gens ? A travers la conversation générale, ils écoutaient avec ivresse la chanson de leur pur amour, qui montait en eux, plus forte que le vent jouant aux remparts écrêtés, plus douce que la mer battant de son geste inlassable le pied même des tours. Ils seraient volontiers demeurés ainsi tout l’après-midi, l’un près de l’autre, tout à leur bonheur d’admirer du même regard et du même cœur le grandiose panorama de la mer s’échevelant au long de la côte abrupte, si la petite Alice n’était venue soudain tirer l’officier par la manche :

— Armand, venez jouer à cache-cache ! C’est plein de cachettes ici, mais on n’ose pas, tout seuls, nous les petits, avec Jeannette… et puis, il faut être beaucoup.

— Vraiment, vous avez besoin de nous ?

Annie était levée déjà :

— Les enfants ont raison. Allons nous cacher ! Vous nous chercherez, Monsieur !

Elle disparut, mutine, abandonnant le lieutenant non loin de M. Lemarquier qui évoquait brillamment le souvenir du comte de Loewenstein et de ses lansquenets, garnisaires du Vieux-Château. Hélas ! la parole du savant, si intéressante fût-elle, l’était moins pour le jeune homme que la conversation d’Annie.