Armand fit d’abord établir un bout de toile sur le mâtereau de secours, mais bientôt la boussole de poche du jeune officier lui montra que le vent pousserait l’embarcation rapidement vers le Sud-Ouest, sans que le peu de vivres qu’il avait lui permît d’espérer atteindre la côte brésilienne. Comme on avait chance, au contraire, d’être drossé par le courant sur la route des navires allant d’Europe au Cap, mieux valait se laisser entraîner dans cette direction.
Alors commença pour les naufragés un inénarrable martyre. La mer, pesante et bleue, ressaisie par le grand calme des Tropiques, berçait d’un rythme câlin ceux qu’elle avait condamnés à la mort lente. Le lieutenant, veillant à l’économie des pauvres vivres, s’employait de son mieux à soutenir le moral des hommes. Par habitude professionnelle, pour s’obliger, aussi, à une discipline dans l’effroyable vide de ces journées d’agonie, il tenait sur son carnet le « journal du bord ».
12 janvier. — En dérive… Annie, ma douce Annie… la reverrai-je jamais ? et les chers miens ? Que Dieu nous garde !
14 janvier. — Les provisions, strictement rationnées, peuvent durer trois semaines au plus. Serons-nous secourus avant qu’elles ne soient épuisées ?
17 janvier. — Aperçu ce matin, à six milles, vapeur gouvernant plein Sud. Nous avons appelé, fait des signaux avec la chemise rouge de Loyéras. Il est passé sans nous voir. — Je fais diminuer les rations.
18 janvier. — Les hommes s’affaiblissent, Vertou et Piquart délirent… Mon Dieu, ayez pitié !…
24 janvier. — Il y a quinze jours que notre capitaine s’est englouti avec le bateau. Je les pleure tous deux.
26 janvier. — Piquart est mort ce matin avant l’aube, dans le froid glacial de la nuit. Paix à son âme !
27 janvier. — Des requins nous suivent. Qui de nous le premier leur servira de pâture ?
28 janvier. — Vertou a trépassé tout à l’heure dans un accès de fièvre. Dieu bon, voyez notre détresse !… Je ne reverrai pas Annie.
29 janvier. — Nous n’avons plus d’eau douce. Je voulais faire immerger les corps, Loyéras et d’autres s’y sont opposés. A leurs regards furtifs, je devine leurs pensées. Seigneur, ce que la faim peut faire des hommes est affreux ! L’eau de mer est atroce à boire.
30 janvier. — Tué à coups de crocs un gros requin. Nous avons eu grand mal à le hisser à bord, dans l’état d’épuisement où nous sommes. Voilà des vivres. J’ai confié les corps de nos malheureux camarades à l’abîme… Aussi loin que s’étende la vue, la mer est déserte, toujours.
3 février. — Le requin a été rongé jusqu’à la carcasse. Nous avons vécu quatre jours sur cette chair, d’ailleurs infecte.
6 février. — Je ne remonte plus ma montre. A quoi bon, puisque nous allons mourir là, dans ce canot, tout seuls sur la mer immense, sans un prêtre pour nous bénir…
8 février. — Bu quelques gouttes d’eau salée. Est-ce un soulagement ou une torture ?
Le lieutenant Mortimprez laissa échapper son crayon, que ses doigts n’avaient plus la force de tenir. Il considéra sa chaloupe, où ses hommes affalés sur les bancs dormaient, pour moins souffrir de leur estomac tenaillé. Alors, après un regard au ciel, il haussa la voix :
— Que les Islais se lèvent !
Huit hommes, huit fantômes, se dressèrent avec effort. Armand poursuivit, exprimant la pensée qui avait mûri en lui pendant ces journées de douleur :
— Garçons, nous sommes à bout. Plus d’espoir, si la Sainte Vierge ne nous prend en sa garde. Faisons un vœu à Notre-Dame de la Meule.
Approbatif, un murmure frémit ; ce n’était qu’un murmure, car les gorges se refusaient presque au langage. Sa casquette ôtée, levant sa main droite, le lieutenant reprit, lentement, pour donner aux moribonds le temps de répéter après lui les phrases de l’invocation :
— Nous tous, marins islais en péril de mort… épuisés, mais le cœur fidèle… nous demandons humblement le secours de Marie… Et nous faisons vœu, si nous revoyons notre terre natale… d’aller entendre la Messe à la chapelle de la Meule… en caleçon et pieds nus… Au nom du Père… du Fils… et du Saint-Esprit…
— Ainsi-soit-il…