— Mes enfants, si vous voulez faire votre visite à M. le maire… il s’en va bientôt temps de retourner à Port-Joinville.

Au grand étonnement, presque au scandale du braconnier, Annie avait tenu à renvoyer les petits breaks déteints qui constituent, à l’île d’Yeu, le dernier cri du luxe. On s’en alla donc deux à deux, comme une honnête noce campagnarde, par les chemins bordés de ces ajoncs qui sont les emblèmes de la fidélité, parce qu’ils fleurissent surtout aux mauvais jours. Le voile d’Annie flottait au vent léger, venu de la mer invisible derrière les « montagnes » de la Meule, et M. Lemarquier, marchant auprès de Madeleine, remuait en son esprit le souvenir des idylles de Théocrite, appariées à la douceur du jour.

Près des ormeaux du bois d’Amour, Annie et Armand obliquèrent tout à coup sur la droite. Damase le fit remarquer à maman Mortimprez, qui s’avançait à son bras, parée comme une châsse :

— Voilà nos jeunes gens qui se trompent de route ; c’est le bonheur qui leur trouble les idées !

La femme du pilote cligna spirituellement des paupières, qu’elle avait un peu lourdes :

— Laissez donc, père Valmineau ! de ce beau temps, on peut bien allonger un peu la promenade !

Dans l’île, d’ailleurs, les trajets sont toujours restreints. Déjà l’on approchait du Moulin-Cassé, cylindre tronqué crevant un champ, et dont la porte, à vingt mètres de la route, s’ouvre béante sur des ruines sans vie. Toute proche, une maison s’élevait, accrochant des flèches de soleil à ses fenêtres tendues de rideaux blancs.

— Tiens ! s’étonna Damase, je croyais que la ferme de Moraillon était à vendre…

— Elle doit être vendue, fit doucement Annie qui sans bruit s’était approchée. Et tenez, grand-père, nous arrivons juste pour la bénédiction.

C’est une coutume peu répandue, mais infiniment touchante, que la bénédiction du toit où des chrétiens œuvrent sous le regard du Père céleste. A l’île d’Yeu, on bénit la première pierre de la demeure future ; on bénit la maison neuve, aussi celle dont un nouveau ménage prend possession. Et comme il s’agit le plus souvent d’habitations de marins, c’est l’Ave maris Stella qui implore la bénédiction d’en haut.