Le curé du Bourg, à gestes larges, bénit les murs. Comme il se doit, la noce s’est respectueusement arrêtée ; le braconnier tire sa casquette, et, entre deux répons, murmure à sa voisine :

— Tout de même, je voudrais bien savoir qui s’est installé là ! J’ai entendu parler de rien !

Mais maman Mortimprez ne répond plus. Sans doute est-elle tout absorbée par la cérémonie… Quand celle-ci est terminée, un homme sort de la maison : grand, large, le poil blond blanchissant un peu, c’est le nouveau métayer. Damase l’examine avec curiosité, tandis qu’un vague souvenir se lève dans les ombres de sa mémoire : il a vu déjà une tête dans le genre de celle-ci… mais où diable était-ce ? et quand ?

L’inconnu prend la parole :

— Monsieur le Curé, on vous remercie bien. Si vous voulez entrer pour trinquer à la santé de la maison, ça nous fera plaisir. Monsieur le doyen, Messieurs et Dames, vous êtes tous invités, comme de juste. Il y a un tonneau en perce.

On entre par la porte étroite ouverte toute grande — comme le cœur du propriétaire. Dans la bousculade, il se trouve qu’Annie rejoint le bonhomme, sur la manche de qui elle appuie tendrement son bras vêtu de blanc ; mais le vieux pêcheur n’y prend garde. Il marche dans un rêve, une songerie l’obsède : cette voix… la voix du fermier… pas d’erreur ! il la connaît aussi.

Maintenant la noce emplit une salle étincelante de netteté ; autour d’une table évoluent de beaux enfants, dont certains sont grands déjà, et qui s’empressent à servir les hôtes de leurs parents. Et voici qu’une autre voix, celle-là féminine, et un peu tremblante, s’adresse au vieillard :

— Père, veux-tu trinquer avec nous à notre bonheur dans l’île, où nous voilà rentrés pour toujours ?

Éperdu, Valmineau pose sur la personne qui lui parle ses vieux yeux brouillés de larmes soudaines. Avec un coup au cœur, il reconnaît Josine, sa Josine de l’ancien temps, vieillie sans doute en sa maternité heureuse, mais toujours la même sous la fanchon islaise aux plis noirs. Dans l’âme du pêcheur, une tempête bouillonne, qui met en déroute son esprit, bouleversé déjà par les émotions de ces temps derniers ; le vieillard, une seconde, hésite, saisi par tant de sentiments contraires qu’il ne sait plus que penser. Mais alors, sans y paraître toucher, la petite mariée tranche la situation : elle pousse doucement le bonhomme qui tombe, vaincu, ravi de sa défaite, dans les bras de sa fille, de cette Josine qu’il avait maudite avant que la bonté de Madeleine, la candeur d’Annie, n’aient refait un chrétien du braconnier de la mer.

729-23. — Imp. Paul Feron-Vrau, 3 et 5, rue Bayard, Paris 6e.