V

Tous les jours elle vient chez lui pour aimer.

Et cette liaison se raffine de senteurs discrètes de linge sobrement dentellé, sans ostentation de faveurs bleues ou roses.

D'elle, cependant, Paul Doriaste ne possède que l'extérieur; il en ignore l'intime psychologie. On dirait qu'elle tâche à paraître une créature d'âme banale. Devant les questions qui la sonderaient, elle se dérobe et s'efface. Jamais elle ne compte une aventure marquante qui permette d'induire une croyance sur son esprit. Surtout elle s'offre très bonne. Elle a pour le chroniqueur de simples éloges qui flattent délicatement et pour quelques prosateurs modernes qui la délectent, elle-même se défend de soutenir une opinion littéraire ou artistique. Tout ce qu'il désire, elle l'aime. La vie des boulevards, l'après-midi, l'amuse. Aux courses, la correction anglaise des équipages, les gestes secs des sportsmen, les faces impassibles des Parisiens cachant des angoisses, des joies, des navrances devinables, tout ce luxe de passions et de choses la captive. Par contre, lui répugne la semi-familiarité des restaurants; elle abhorre ces hommes qui la fixent en mangeant aux tables voisines ou crient des théories par pose, pour lui plaire. Doriaste et son mari, c'est là, semble-t-il, ses uniques affections.

Le mari de Marceline, un noble de légende. Il fut bénédictin. En 1870 il quitta le froc et s'engagea. Par ses relations, par son mérite, il atteignit de hauts grades. Elle qui, jusque leur rencontre dans un salon, voulait vivre fille, l'aima, l'épousa. Aujourd'hui elle déplore ne pas l'avoir accompagné en Afrique. Elle prévoit des catastrophes s'il vient à savoir…

Mieux qu'il ne la connaît, Doriaste s'imagine le mari, tant elle en parle, et il garde au fond de soi une respectueuse pitié pour le malheur de ce noble, qu'il cause.

Maintes fois, la silencieuse Marceline se laisse glisser près Doriaste et, toute blanche, la figure encadrée par ses lourds cheveux blonds, à genoux sur le velours violet du divan, elle s'immobilise, les yeux vagues humant la lumière. Et, dans la pièce mauve, parmi les vieilles guipures aux tons fauves, sous les plats de cuivre rouge qui retiennent des lueurs dormantes dans leurs ciselures, la jeune femme apparaît à son amant comme la frêle réalisation des mystiques donatrices que peint Memling dans les panneaux de ses triptyques.

VI

Ils vont, calmes de bonheur, parmi la foule active. Au loin, l'Opéra assis dans les brumes rosâtres se révèle encore par les dorures qui, de place en place, s'irradient. Et la double file des lampadaires en bronze s'allonge, s'étrécit dans la perspective crépusculaire.

Paul Doriaste, tout au charme des féminilités frôlantes, s'abandonne au bercement vague des réminiscentes rêveries. Contre son coude, le sein de sa maîtresse palpite.