Gustave hausse les épaules, feignant l'indifférence pour cette raillerie qui le navre. S'il manifeste une colère, on redoublera de quolibets stupides. Mais sa chair, plus âpre encore que sa volonté, se révolte; sa poitrine s'oppresse et halète; tous ses nerfs lui semblent se pincer et se tordre de l'insulte. Son regard se brouille davantage. Il souffre d'un trop plein d'excitation qui lui agace le corps; sa nervosité lui commande la vengeance et lutte à toute force contre sa raison. Elle le vainc; elle le torture pour qu'il obéisse. De douleur, il plonge sur son lit et se prend à sangloter, la tête dans les bras, furieux de sa honte. Chacun de ses sanglots lui étrangle les entrailles; et ce qu'il souffre, il le doit à la méchanceté d'Auriol, de tous. Pour compenser la perte du calme familial, il a voulu au moins être un mâle séduisant: il atteint au ridicule. Auriol a deviné le prix de son costume et détruit l'espoir d'en exagérer la value. Il ne sera donc jamais l'égal des autres en bonheur; et pourtant il y a droit, lui aussi. Et la rage le prend plus violente; ses entrailles s'étranglent plus étroitement, ses mâchoires glissent l'une contre l'autre et grincent; ses doigts se recourbent et ses poings se crispent.
Derrière lui, des rires, des esclaffements, des plaisanteries. On le prend sous les bras, on le soulève pour voir sa face en pleurs.
Lui, se laisse tomber inerte. Et s'il voulait cependant les battre! Ces efforts, ces torsions de membres n'indiquent-ils pas une surexcitation extrême accumulée en lui et qui veut se détendre? N'est-il pas un homme aussi.
Il se dresse!
Sur la blancheur nue des murailles, le groupe des hommes ricane. Lui, les fixe un instant de ses yeux qui voient trouble et qui lui semblent se dilater à l'extrême. Tout son être est si douloureusement étréci par la souffrance qu'il ne peut respirer. C'est comme une force interne immense qui l'emplit et tend à le projeter. Il lui résiste à peine. Et il comprend que s'il cède ce sera la plus entière des satisfactions. Tout à coup un spasme imprévu le lance sur Berdot qui l'a touché. Au contact algide d'un pommeau de bayonnette une juste férocité domine Prescieux, le pousse. Il dégaîne cette lame et exulte en la sentant si légère à son poing. Aveugle, heureux, les yeux crispés et clignés, il l'enfonce droit devant.
Et c'est pour lui un assouvissement extatique: percevoir des chairs qui s'abîment sous la pression de son arme victorieuse. Il se rue encore, jouissant, perdu, doublant, triplant, multipliant les coups.
BABIOLES
Regardez, écoutez mes babioles, ce sont des papiers peints, ce sont des violes:
I
LE MASQUE JAPONAIS
Yédo. L'on dirait. Tant elle est de potiches trapues et de stores bariolés pleine la chambre. La chambre aux rideaux bleus où fleurissaient les yeux de l'absente, plus bleus que les fleurs bleues s'étiolant dans des vases bleus. Et les grands éventails palpitent cloués sur les panneaux comme des papillons, les grands éventails où des papillons sont peints, les grands éventails diaprés comme des perruches, les grands éventails où des perruches sont peintes.