Une inquiète avidité de savoir si on pense à lui éveille Éphraïm. Il écoute et il regarde: nul pas, nulle voix, nul être. Une bleuâtre clarté ruisselle par les murs, par les stèles, par les sarcophages, par les colosses qui se dressent rigides, les poings collés aux cuisses, dans une attitude de violence résolue. Et sur le parquet ces masses se projettent en grandes ombres nettes. Clair de lune.

Appeler, le juif n'ose: peut-être l'emprisonnerait-on pour avoir dormi là, car on en veut toujours à la race d'Adonaï.—A se voir dans cette antique Égypte, un effroi le saisit. Sa haine des persécuteurs fut adulée depuis l'enfance. Il voua surtout de vindicatives colères à ces Égyptiens que, tout jeune, il criblait de coups de crayon sur les images de la Bible.

Maintenant, seul parmi toutes ces figures énormes et surplombantes, il redoute, lui si infime, des vengeances, des niches surnaturelles de gnômes outragés.

Il se tasse sur lui-même et frissonne; mais l'œil très large d'un dieu le fixe, froid, immobile. Dans le vide du musée, continûment, une sonorité fantastique vibre, creuse et sourde. Et il paraît au fond de la salle que les sphinx et les sarcophages avec leurs théories de prêtres gravés s'approchent lentement et s'assemblent, dans un rythme de marche funéraire. Une angoisse.

Au dehors, un nuage qui passe ombre tout. Le cul-de-jatte s'estime encore plus abandonné sans cette lumière qui espionnait en sa faveur. Il s'affole à l'appréhension tenace de sentir sur ses épaules des chocs glacés, des étreintes inébranlables et lisses.

Mais de nouveau la lumière bleute le musée. Les monstres ne se sont point mus.

IV

Sa bêtise devient évidente à Éphraïm: ces affreux magots ne s'imposent que ridicules. Certainement, les sculpteurs travaillent bien mieux aujourd'hui; et les anciens étaient des imbéciles, ignorant l'art tout à fait. Ce jugement sévère le raffermit en la confiance de soi.

Une statuette de marbre appuyée au mur adverse s'offre très élégante avec ses formes graciles, son corps svelte, sa taille de fillette et ses petits seins pointus. Par dommage, une tête de tigresse y culmine; et cette stupide déformance gâte tout l'ensemble de la fluette membrure.

A contempler dans ses plus fines rondeurs le menu des hanches; à suivre les volutes dérobées de la gorge et les cambrures des flancs aux plis courts, un érotique appétit s'accroît en Éphraïm. Et s'évoque la série des femmes qu'il posséda. La dernière, Madame Jules, l'épouse d'un ouvrier, d'un camarade, auquel il a prêté deux cents francs. Elle se livra, pitoyante un peu pour sa timidité d'infirme, certaine aussi d'obtenir une prolongation d'échéance. Et cette échéance retombe demain; il songe à l'emploi de cette rentrée. Selon l'avis du médecin, son métier de graveur le tue. Souvent des crises de toux le torturent, et la douleur lui raidit le dos comme si une plaque de plomb s'appliquait entre ses épaules. Ces deux cents francs garantiront tout un mois de repos. Dans la suite, il reprendra son travail, bien portant. Les meubles des Jules représentent une valeur suffisant au solde du billet; et, cette fois, il ne se laissera plus circonvenir bêtement par une cajoleuse drôlesse de trente-cinq ans, fanée déjà.