De nouveau le regard d'Éphraïm se heurte à la statue. Malgré les efforts qu'il tente pour l'esquiver, son érotisme flambe par ses entrailles.

Une enfant des Jules, une fillette, aperçue se débarbouillant au matin, est très ronde de formes, toute semblable à cette Égyptienne. Il la désire.

Pour l'avoir il reculerait bien encore le paiement de ce qu'on lui doit. Pourtant cet acte serait ignoble. Des romans où de vieux riches obtiennent par de tels moyens les filles du peuple lui reviennent au souvenir. Ces débauchés il les méprise. A la vue du sphinx allongé dans le fond de la salle, il se rappelle un dessin autrefois gravé par lui: des israélites élevant un monstre pareil sur une plate-forme au moyen de cordes et de machines; un tassement de torses courbés par l'effort et de muscles gonflés que fustigent les soldats.

Alors toutes les persécutions souffertes par la Race le hantent. Il la suit par l'histoire peinant sous tous les peuples, esclave toujours. Il se remémore les antiques massacres. Femmes violées, enfants éventrés, torches humaines. Et ces tortures, ces boucheries, ces atrocités séculaires lui apparaissent comme la lugubre préface de sa propre existence, existence de mutilé, existence de méprisé. A lui, certainement échoient le summum des dédains et l'ironie suprême. Témoins ce dernier accident et la dédaigneuse indifférence des gens. De cette exaltation son érotisme s'avive et s'irrite. Il se complaît à vouloir cette petite Jules: en même temps que la cause des plus extatiques joies, cette possession sera pour Israël un triomphe, et le droit légitime du vainqueur en cette guerre de l'or prêchée par les rabbins comme la seule revanche possible. Et la dernière homélie entendue conseillait la prolification comme le plus sûr moyen de répandre à l'infini les germes de vengeance. N'est-ce pas pour ses projets la consécration religieuse?

Mais, au moment où son imagination prévoit les voluptés de cet assouvissement, la crainte de la mort s'associe, conseillant le repos des sens. Il devine des délices à rester au lit et à dormir tout un mois sans l'inquiétude de l'heure. Dans le jour il lira, fainéantise inéprouvée depuis longtemps. De vieux feuilletons coupés au bas de journaux et reliés de ficelles gisent au fond de ses tiroirs, provision pour l'époque toujours reculée du loisir. Il l'épuisera. Oubliant toutes ses colères, ses ruts et ses fanatismes, il se perd à repasser les romans parcourus jadis, à revivre dans les pampas américaines, dans les catacombes de Rome et dans les égouts de Paris avec les énergiques héros qu'il aima. Et il s'enorgueillit se félicitant de ses aspirations littéraires, supérieures.

Peu à peu ses souvenirs deviennent vagues et s'emmêlent. Les évocations se colorent, prennent des formes presque tangibles, mouvantes; puis elles s'obscurcissent, s'effacent. Éphraïm s'endort.

V

—Voyez-vous, monsieur Samuel, quand votre assignation est arrivée hier, je me suis dit: c'est pas possible, on aura fait cela sans le prévenir… Et puis, voilà… Ah, c'est pas bien ça, surtout… surtout…

Madame Jules hésite, sanglotante. De la main elle relève ses cheveux qui s'affaissent au long de son visage et se collent dans les larmes.

Éphraïm s'adosse commodément au poêle encore tiède de récents cuisinages et tâche à retenir le flux de toux qui lui écorche la gorge.