—Hé, va te promener!

Éphraïm s'irrite contre cette interruption du plaisir enfin consenti; mais sa colère tombe quand il reconnaît l'enfant semblable à la déesse égyptienne. Des yeux, des bras, il la redemande, rendu fou par les caresses inachevées de Madame Jules.

—Console Monsieur Samuel, Agathe; moi je vais chez la fruitière. Sois bien gentille, n'est-ce pas?

—Oui, maman.

Et la petite console le cul-de-jatte. Elle lui tend sa joue, ses cheveux volontiers. Elle l'interroge, gentille, sur les causes de son chagrin. Il la fait asseoir près lui et chevrote à peine de courtes phrases, tout ému. Très vite il se grise de cette présence et se rappelle les violents désirs qui le harcelèrent durant la nuit. Et, fermant les yeux, il lui semble qu'il embrasse les lèvres félines de cette face de tigresse; il lui semble que ces petites mains qui le repoussent sont ces doigts de marbre noir étendus naguère au long des cuisses de la gracile divinité.

—Oh! la canaille! Le saligaud! Un pareil monstre! Pauvre enfant!

On le saisit, on l'arrache de la fillette. Des figures bavantes de mégères blêmes, la face triomphalement pâle de Madame Jules grimacent autour de lui, hurlantes, vociférantes.

L'INNOUCENTO

Elle s'en va, toute droite, et longue, longue et poudreuse sous le soleil ardent, l'unique rue du village, avec sa bordure de masures blanchies à la chaux et recouvertes de chaume, avec, tout au bout, sa petite église très délabrée, où le cadran postiche marque toujours la même heure depuis tant d'années. Au-dessus, la montagne aux sapinières crêpues comme des têtes de nègre où, tout au fond, bleuissent les glaciers vierges; au delà, le gave plein de truites, s'acharnant contre les tas de rocs de son lit sous le petit pont que les lourds chariots débordants de fourrages font trembler de leur poids.

Elle avait grandi là, l'Innoucento, comme on l'appelait familièrement, entre les pourceaux et les poules, grognant et gloussant avec eux sur le fumier et dans la boue. Une grosse tête difforme, engoncée dans des épaules mal équarries, des yeux trop petits falotement brillants, de vrais yeux de crétin; la bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec des lèvres minces et des dents déjà toutes moussues. Les bras trop longs, la main trop large, le pied s'aplatissant dans l'espadrille.