—Comme tu engraisses, l'Innoucento? Serais-tu enceinte?
Mais elle ne répondait pas, et s'enfuyait en courant par les carrés de betteraves.
Souvent le soir, en se déshabillant, elle fixait des yeux inquiets sur son ventre gonflé et se rappelait en rougissant le jour où elle s'endormit sous les grands peupliers.
Dans le village, on souriait en la voyant passer, et les commères se chuchotaient avec des mines étonnées:
—Mais qui diable a pu faire ça?
La vieille Madame Lafont, très intriguée, appela un empirique de passage, et lui fit examiner sa servante. L'empirique déclara que la jeune fille était enceinte.
Alors la vieille femme entra dans une colère effroyable et intima à sa servante de quitter la maison au plus vite: Je ne veux pas de puto chez moi, disait-elle.
La pauvre idiote fit un paquet de ses hardes et partit en pleurant par la campagne sans savoir où elle allait. A la tombée de la nuit, elle s'arrêta, brisée de fatigue, sur un petit pont en bois jeté sur la rivière qui s'engouffrait avec un fracas lugubre au fond des rocs pointus.
La nuit était délicieuse. La lune nimbée d'argent brillait sur la montagne apaisée. On entendait les chiens hurler au loin et l'eau clapoter sous le pont. Une douce brise parfumée de framboises bruissait dans les lamelles des pins. L'esprit de la pauvre Innoucento revint encore à ce jour où le garde champêtre l'emporta dans le taillis, et sur ses lèvres minces un sourire doux et amer à la fois passa furtivement. Elle regarda son ventre gonflé et le palpa avec curiosité.
Puis, comme si un éclair subit eût traversé son cerveau enténébré, elle se mit à sangloter.