Elles s'accoudèrent au circulaire balcon.

En leur velours obscur, où se figent des toilettes et des messieurs épars, les rangs des loges dégradent vers la rampe. Et surgit la haute clarté scénique, la clarté rose qui ensoleille les colonnes palatiales. Rose et verte la profondeur lumineuse du décor ligné par les quadrilles des danseuses. A leurs mentons, aux sourires incarnadins, aux yeux creux, — des lueurs. Rose et verte la profondeur lumineuse. Indigo les jambes tendues des ballerines, les jambes tendues en file, hors les rondes gazes.

XII

Le lendemain fut un dimanche pluvieux. Maurice et Henriette s'attardèrent au lit pour causer.

Il lui fit dire sa vie. De ce récit qui la montrait anciennement riche, il parut attristé.

— Pauvre petite, tu as dû bien souffrir de travailler.

De même il dépeignit sa vie d'enfance et ses jeux ; puis la longue torture au bagne universitaire, les pions lâches et cruels, les professeurs imbéciles toujours punissants, soigneux de s'éviter la besogne d'instruire. Dix ans vécus entre des murs noirs de prison, derrière grilles et barreaux ; et le malheureux battu par les plus robustes, abruti de pensums et d'incompréhensibles devoirs, sortait enfin ignorant et bête.

De ces temps lugubres il parlait avec une haine. Henriette s'apitoya. Elle ne pouvait croire.

La jeunesse d'Albarel : des joies. Un héritage mangé au quartier latin ; un temps où il possédait des chevaux. Des folies, des séjours dans les villes d'eaux, le trente et quarante. Et un beau jour des dettes. La famille les soldait à condition qu'il habitât près elle. On l'associait au commerce paternel ; une des plus solides maisons de Béziers. Là il triomphait, coq de petite ville. Il organisait un tir aux pigeons, des bals par souscriptions, un cercle, une société de gymnastique, une fanfare, la Lyre Commerciale. Les affaires lui plaisant, aux bureaux paternels il joignit une banque. On donnait des galas. Des aventures scandaleuses avec la femme d'un hobereau lui faisaient rompre un mariage. De retour à Paris, il hantait la Bourse pour le compte de son père ; sa mère, une pieuse, ne le voulant plus revoir.

A mesure qu'il narrait, Henriette se sentait prise d'une croissante affection. Elle s'attachait au conte de ses infortunes, elle s'exaltait au chic de sa prime jeunesse, elle se moquait de cette petite ville où il régna.