Perdue en ses rêveries, Marceline cessa d'écouter. Cet éloge de M. Freysse l'émut à l'extrême. Il lui occupait l'esprit de son geste propre et vite, de sa barbe pointue à la manière des seigneurs d'autrefois, de ses yeux gris où elle lisait pour elle une passion franche. Voici que son cœur de femme se pinçait à la faire souffrir. Ensuite le désir de vaincre en influence cette grosse Léontine, de triompher, d'assurer son avenir riche ; prévues aussi de très tendres caresses d'âme, d'épidermes lisses où ils se mêleraient… et une lacune ; son ignorance de chaste l'arrêta. Mais tout n'annonçait-il pas un mystère plus heureux encore qui, une fois connu, liait avec le charme de délices nouvelles et suaves?

Le prochain départ de Mme Freysse lui apparut comme une espérance. Elle, s'en gourmanda. Et cependant parmi les diverses conjectures les plus raisonnablement édifiables en but de bonheur, elle revint toujours à la persuasion de se donner pour acquérir l'indispensable pouvoir. Au moins fardait-elle de ce motif pratique la grande envie d'amour qui l'ardait. Puis, s'apercevant qu'elle se mentait à elle-même, des rages pleurantes la terrassèrent. Elle ne se consolait point de sa faiblesse d'âme, cette faiblesse qui avait perdu Henriette, cette faiblesse qui la perdait aussi.

La famille partie, M. Freysse ne s'empressa point davantage auprès de Marceline. Plutôt il semblait la fuir. A table, il maintint la conversation sur les affaires, même il pria la caissière de prendre cette heure pour lui expliquer les événements commerciaux survenus.

De Jacques Plowert, son voyageur en Orient, il lui parla, non sans insistance, et lut ses lettres éloquemment descriptives des pays levantins où cet homme colligeait des tapis anciens et des soies lamées.

Jacques Plowert, engagé fort jeune dans l'artillerie, était parvenu rapidement au grade de sous-officier ; un malheur, la culasse d'un canon éclatant à l'essai de la pièce, l'avait rendu manchot du bras gauche. M. Freysse montra sa photographie : une figure ovale, de grands yeux, des cheveux drus, un col rabattu, une barbe jolie et frisée. Il laissa entendre qu'un intérêt dans la maison était acquis au voyageur depuis trois ans déjà. De même Marceline possédait une part. On la doterait en doublant cette part, si elle voulait l'alliance de cet intelligent garçon. Calculés les bénéfices probables en la proportion de leur apport, on transformerait la raison sociale sous deux ans au plus. Tous ensemble alors travailleraient à parfaire la fortune commune, qui, vu l'actuel mouvement des idées et du luxe, ne tarderait pas à devenir très importante.

Toujours enthousiaste le marchand explique et jette les chiffres en l'air d'un geste hardi. Il sourit, marche, s'avance et se recule. De temps à autre il se passe le mouchoir sur les lèvres et rajuste son binocle.

— Encore il faudrait savoir si M. Plowert… objecte Marceline interloquée.

Elle hait M. Freysse pour cette persistance à lui offrir la vie d'un autre. Alors il la dédaigne. Comme elle voudrait lui dire qu'il cesse cette feinte, et qu'il la torture. Elle n'ose. Et son cœur tressaute sous la griffure de la douleur. Les empressements, les attentions, cela n'était que leurre. Un fou désir de tomber dans l'étreinte de cet amant et de laisser fuir ces pleurs qui lacèrent ses paupières, ces pleurs qui avoueraient.

Pourtant elle mime une froideur. Lui continue ses explications. Elle regarde la lumière blanchâtre de l'avenue où clignote le défilé rapide des équipages. Elle répète :

— Lui plairai-je au moins? Qu'en savez-vous?