— Ça viendra. Et maintenant, mes enfants, allons prendre un kümmel : c'est bon le kümmel ; ça pique.
La foule se mouvait dans un coudoiement plus impérieux. On suffoquait. Et toujours repassaient les mêmes figures : des bouffies flaves, sans profil, des momifiées aux lamentables thorax ; des bohêmes déhanchés alternent avec des gommeux empalés. De temps à autre, une horizontale de grande marque surgit, magnifique, au bras d'un cavalier cossu.
Clémence multipliait les verres de kümmel en répétant, dans une obstination de saoûlerie, sa phrase : « J'aime le kümmel, ça pique, » avec accompagnement de son tic ordinaire : la paume des mains rôdant à l'entour des pointes des seins. Henriette se laissait gagner par le chatouillis des liqueurs fortes contre le palais et parmi les dents. Elle avait même essayé de fumoter une cigarette de maryland, — bravade. Délicieusement ses narines aspiraient des émanations de peaux humaines. A ses oreilles tintaient, comme des vibrances électriques, les tumultes. Dans sa robe de faille obscure le col haut ourlé de dentelle, ses cheveux clairs frisottés sur le front, les joues d'un rose se dégradant, la pupille dansante sous les cils battants, la jeune fille offrait à cette heure toute la semblance d'un être prestigieux animé d'une vie factice. Par moments, des envies de crier, de chanter, de croiser les jambes dans un retroussis de jupes lui venaient.
Albarel se rapprochait d'elle, lui serrait les mains, la buvait des yeux, genou contre genou.
L'orchestre battit un air de danse. Roidement, d'un coup des reins, Clémence fut debout.
— Allons danser, mon chéri, dit-elle à Sicard qui s'exécuta sans enthousiasme.
Albarel et Henriette les suivirent pour les voir.
Déjà des couples tournoyaient. Des danseurs salariés ou de jeunes étudiants nostalgiques des sauteries familiales de province. Tout à coup Albarel dit à Henriette :
— Voulez-vous faire un tour de valse, mademoiselle.