— Mais c'est mon devoir, un devoir bien agréable, fit Albarel galamment.


Avant de monter en voiture, Albarel donna tout bas au cocher sa propre adresse au lieu de celle d'Henriette, puis il prit place à côté de la jeune fille. La portière claqua. Le coupé roula avec un bruit sourd sur le boulevard.

Il fait dedans une obscurité molle et enlaçante. Dehors, à travers la vitre ternie, fragmentairement, à vue d'œil : des échappées de rues avec des becs de gaz filant tremblés et en parallèles qui pourtant semblent vouloir converger. Plus près, les troncs nus d'arbres, les colonnes Morris plaquées d'affiches, les devantures closes, mornes où parfois deux sergents de ville s'adossent. Le vitrail jaune des portes de brasseries, tantôt vomissant, tantôt engoulant des masses noires. Et les lanternes des fiacres qui se croisent, menaçants ; les cous des rosses étiques, allongés. Des gens passent en bandes, qui chantent. Et, toujours, sur le pavé inégal, le bruit monotone des roues du coupé, en des cahots.

Henriette ne perçoit ces choses que confusément. La tête lourde des liqueurs bues, toute secouée encore de cette scène de provocation, elle pense à son escapade et se désapprouve : pourquoi courir les bals publics avec un homme qu'elle connaît à peine? Et on va se battre à cause d'elle. Si Albarel allait être tué. Elle croit le voir déjà blessé, sanglant, râlant. Décidément elle a eu tort d'écouter cette folle de Clémence. Pourtant Albarel a été très convenable toute la soirée, très réservé. Mais ce duel, ce duel… — Puis ses idées se brouillent de nouveau. Effet du kümmel. Dans des étaux, les tempes ; et des crispations nerveuses par tout le corps.

Albarel prit doucement la main de la jeune fille.

— Comme vous êtes glacée : seriez-vous malade?

— Non, mais ce duel, un duel à cause de moi. Je suis bien malheureuse.

— Ne craignez rien, mademoiselle Henriette.

— Ne vous battez pas, je vous en supplie.