La voiture s'arrêta au coin de l'avenue des Gobelins et du boulevard Arago. Albarel sauta précipitamment sur le trottoir et fit descendre Henriette. Le cocher content d'un généreux pourboire, prit avec des hilares « hue » la direction de la place d'Italie.
Henriette regardait autour d'elle, ébahie. Elle cherchait en vain l'étroite rue de Sèvres. De tous côtés de larges boulevards bayaient dans la nuit. De hautes maisons froides et silencieuses montaient. Des arbres feuillus projetaient sur la chaussée une ombre inquiétante à la clarté falote de réverbères s'alignant à perte de vue.
Albarel, qui flaira le danger, se prit à dire, volubile :
— Henriette, n'allez pas vous fâcher. Si je vous ai trompée c'est pour avoir le bonheur de me sentir auprès de vous quelques minutes encore.
— Monsieur, reprit Henriette sèchement, je vous croyais un homme d'honneur ; j'avais tort. C'est une leçon que vous me donnez et elle ne sera pas perdue.
— Henriette, Henriette, reprenait Albarel suppliant, écoutez-moi. Henriette… ne me parlez pas aussi durement… je vous aime tant. Henriette, si je dois être tué dans ce duel, voulez-vous que je meure avec le regret de vous avoir froissée? Pardonnez-moi, Henriette, pardonnez-moi… je vous aime tant!… je suis fou!…
— Je vous pardonne, monsieur, quoique vous ne le méritiez pas, mais, pour l'amour de Dieu, une voiture, trouvez-moi une voiture. Il faut que je rentre à l'instant. Ma sœur me croit au théâtre… Il doit être bien tard, monsieur Albarel. Il faut que je rentre, que je rentre tout de suite.
Au fond, la colère d'Henriette n'était pas excessive, mais la situation l'effrayait. Albarel la sentant adoucie, reprit :
— Il n'est pas encore onze heures et demie. Il y a des théâtres qui finissent tard. Vous direz à votre sœur que vous vous êtes attardée à causer avec Clémence… Henriette, ne soyez pas cruelle. Si vous saviez comme je suis malheureux loin de vous. Montez chez moi : nous causerons ; je vous promets d'être raisonnable, très raisonnable. Nous causerons un quart d'heure, un quart d'heure seulement. Après, je vous reconduirai chez vous, tout de suite, je vous le promets. Henriette, je vous aime… je t'aime!…