— Pourquoi? Tu seras bien plus heureuse!

— Non. Parce que…

Boudeuse elle se feignit avec une moue de demoiselle offensée par cette proposition de collage. Lui se crut obligé à lui établir des théories capables de lever les scrupules. De cet effort démonstratif, où sa patience s'évertua, Henriette s'éjouit, l'œil indifférent vers la mousmé qui, au plafond, flairait un lotus, gênée un peu d'être si haute sur ses patins.

Deux fois encore elle voulut se lever et deux fois encore elle se laissa retenir. Puis, de lassitude, elle somnola. A son réveil il faisait grand jour.

Alors elle pleura. Tout était fini. Plus elle ne rentrerait maintenant rue de Sèvres. C'était l'existence nouvelle de liberté et aussi d'abandon. Seule, toute seule, elle supportera la vie. Car elle pressentait, dans une intuition vague encore, mais affirmée par les anciennes révélations de Clémence, que l'amant deviendrait pire que l'ennemi, l'allié faux prêt toujours à trahir et à quitter.

Il la consolait avec des paroles tendres, des choses dites déjà. La certitude d'avoir entendu de lui plusieurs fois ces mêmes protestations la navra davantage. Le souvenir de diatribes prêchées contre les hommes par les ouvrières, lui mit la crainte de s'être trompée et de passer de main en main comme un jouet et d'être méprisée par eux, brutalisée, cachée. Par contre le calme de sa vie antérieure, les joies d'espérer une richesse possible en travaillant avec Marceline lui parurent chérissables subitement.

Maurice humait les larmes sur ses paupières ; il disait à voix douce comme ils allaient avoir du bonheur ensemble. Pour commencer ils iraient dès le lendemain acheter des toilettes. Bientôt ils partiraient à Dieppe ou à Trouville, comme il lui plairait le mieux.

Le jour se versait à flots dans la chambre, entre les rideaux bleus retroussés.

A mesure que parlait le jeune homme, Henriette laissait se rosir ses pensées moroses. Elle songea, malgré sa raison gourmandeuse, aux toilettes promises. L'idée de seoir à la plage de Trouville avec les grandes dames la ravit. Toute la rancœur de la routine ouvrière et familiale l'envahit à nouveau. Et le charme de se sentir pressée par cet éphèbe beau qui, à cause d'elle, risqua la mort. Pour le retenir toujours elle prit confiance en sa joliesse, en son gracieux babil, en l'ardeur de ses baisers ; car, hors toute préoccupation des nécessités journalières, il lui paraissait que le perdre lui serait maintenant une grande douleur.

Le goût de sa lèvre duveteuse ne la quitte pas, non plus que le souvenir tactile de son derme fin et l'influence de son regard brun. D'ailleurs elle lui sait reconnaissance pour le complet asservissement qu'il montre à ses désirs, il ne la régit pas impérieusement, au contraire de Sicard, dont la mauvaise humeur habituelle et l'air d'ennui gâtaient les joies de Clémence trop bonne pour se regimber.