Elle mangea peu. Le miroir lui offrait sa figure blonde haut colletée de linge à gros pois rouges. Une antique médaille à demi effacée y formait broche. Sa poitrine mince se bombait en deux orbes distincts ; puis le cadre de la glace coupait l'image. Mais elle revenait toujours à son chapeau de paille, un chapeau d'homme, plat et rond avec un large ruban de soie blanche. De là ses frisures blondes s'échappaient, se dispersaient, devenaient des fils d'or ténu vers la fenêtre. Ce lui donnait un air crâne et plaisant. Albarel projetait des choses pour leur vie commune. Ils parlaient aussi de Marceline, de Freysse, elle avec des mines enjouées mais fort inquiète en somme. Lui plaisantant et ridiculisant ces bourgeois. Très aimable il s'évertuait à lui plaire, à distendre la moue qui contractait toujours le sourire de la fillette. Des craintes la harcelaient : s'il la quittait trop vite, dans quelques jours, quelle honte!

Et quel chagrin aussi, car elle se paraissait éprise. L'appréhension vague d'une maternité qui tuerait son bonheur, autre motif encore d'abandon. Pour mater cet homme, elle s'établissait des règles de conduite. En se gardant de laisser connaître son affection, elle se l'attacherait mieux, sans doute. Et voilà que subitement, Maurice lui devenait un ennemi, un ennemi à espionner sans trêves, à asservir par de constantes batailles. Déjà ne fixait-il pas avec plaisir cette grande brune?

Elle se prévit revenue penaude au magasin des Freysse et demandant qu'on la reprît.

Des larmes fluctuèrent en ses yeux ; les fleurs de lis d'or se brouillèrent sur la tapisserie verte. Tout dansa dans le débordement de ses larmes.

— Qu'as-tu, voyons, demanda-t-il, tu es folle? Parce que tu as quitté ta petite sœur?

Elle se força à sourire, elle étancha ses cils. Des curieux la dévisageaient déjà en se moquant. Un monsieur myope ajusta son binocle pour l'examiner. Albarel dut lancer des regards féroces dans cette direction.

— Oh n'ayez pas l'air terrible comme ça ; vous me faites peur, dit-elle.

Ils se reprirent à causer du duel. Maurice se disait peu endurant de nature. D'elle seule il supporterait tout. Ensuite il l'initia à la pratique du sport. Il tira de sa poche une foule de journaux et consulta les pronostics. Son porte-mine biffait des noms, en notait d'autres par une croix. Choisis ses chevaux, il enferma la liste dans l'étui de sa lorgnette. Ils se levèrent de table.

Dans la glace elle s'aperçut. Et cette vision lui prêta plus de confiance en le pouvoir de ses beautés. Elle enfila ses gants longs, prit son parasol et son éventail brodé d'oisels. Ils sortirent.

Au bureau de tabac voisin, Maurice, tout en palpant des cigares, parlait à un cocher de livrée irréprochable.