— N'aie pas peur, répondit-il, ne suis-je point là? Il trouvera à qui parler.

— Penses-tu? S'il arrivait tout à coup.

— D'ailleurs il est facile de connaître ses intentions : il n'y a qu'à lui écrire.

Elle n'osait pas. Cependant il lui composa sur-le-champ une lettre dont l'éloquence la charma. Tout s'expliquait en des termes nets et francs qui ne permettaient plus le doute sur l'actuelle position d'Henriette, bien que la chose ne fût pas crûment exprimée : elle ne retournerait plus à l'atelier parce que le salaire ne suffisait pas à ses besoins. Des dissentiments continuels et sans fin probable étant nés entre elle et Marceline, il appartenait à la plus jeune de céder la place. Elle vivrait seule désormais. M. Freysse ne devait plus compter sur ses services. Une phrase aimable et remerciante pour l'affabilité dont il avait fait preuve terminait. Albarel demanda un buvard et tout de suite rédigea un brouillon. Après quelques hésitations, elle le recopia, très contente, au fond, de savoir que M. Freysse et sa sœur liraient d'elle une lettre si bien écrite et si noble, exempte de récriminations. Elle s'étonna qu'on pût dire tant de choses en si peu de mots. Le tout tenait à peine une demi-page. Avant de fermer l'enveloppe, elle hésita encore. Albarel parcourait le Gil Blas tout en remuant son absinthe avec la cuiller, d'un mouvement lent, où miroitait sa grosse bague. Sous les platanes des étudiants marchaient. Il frémissait parmi l'atmosphère une fraîcheur de matin. La lance de l'arroseur poussait dans le soleil une gerbe de gouttes gemmées, bleuissantes et rubescentes. Des senteurs d'eau montaient jusques aux feuilles. Soudain, à grand bruit de grelots et de jantes, une voiture de courses, par la chaussée. Les quatre chevaux s'arrêtèrent contre le trottoir aux cris de l'obèse postillon.

— Après déjeuner nous monterons dans une de ces machines-là, dit Albarel.

Munie de banquettes en velours jaunâtre, la voiture était haute sur roues, longue, couverte d'une toile parasol à franges, et dorée aux panneaux de fers à cheval en écusson. Une bande de femmes diamantées et dentellées y prit place en compagnie de gommeux. Les éventails s'agitèrent devant des visages peints. Elles eurent des gestes élégants de leurs mains gantées gris perle à piqûres noires. Enfin le postillon s'installa, la poitrine saillante sous les revers écarlates de sa veste. Il fit claquer son fouet et la voiture descendit dans une nappe de soleil où les toilettes s'illuminèrent. Des rires se perçurent encore longtemps parmi les pleurnicheries des grelots secoués.

Décidée, Henriette ferma l'enveloppe d'impatience de marcher sur la piste verte. Elle n'osa sinon elle eût refusé de déjeuner.

Au restaurant Boulant, dans la salle du haut, elle choisit une table faisant face aux glaces. Le soin de garantir sa toilette neuve des taches la prit toute ; cependant elle dispose sa serviette de façon à ne point laisser paraître cette préoccupation bourgeoise.

— Du caviar? interrogea Maurice.

— Oui.