Mais qu'elle eut à souffrir de cette nouvelle liaison! Palmire ne parlait que de ses ancêtres, de l'antiquité de sa race, qui remontait, selon elle, jusqu'au temps de Charlemagne. Les sciences, les lettres et les arts n'étaient rien à ses yeux auprès d'un quartier de noblesse qu'on avait de plus que telle ou telle grande maison; les bienfaiteurs même de l'humanité, les laborieux auteurs des plus belles découvertes nécessaires à la prospérité de l'Etat, n'inspiraient à Palmire aucune considération. Erliska, habituée depuis son enfance à respecter les grands noms, mais en même temps à honorer le vrai mérite et les services en tout genre rendus à la patrie, ne put se courber longtemps sous l'excessive fierté de sa troisième amie; et, s'apercevant qu'elle-même se refroidissait chaque jour à son égard, elle rompit ainsi qu'elle l'avait fait avec les deux premières.

Elle chercha donc à se lier avec des filles de magistrats, de financiers, de négociants, parmi lesquelles son coeur, tourmenta du besoin l'aimer, rencontra plusieurs personnes dignes de son estime et de son amitié. Elle ferma successivement des liens qu'elle croyait durables; mais à peine s'attachait-elle sérieusement à celles que lui offraient le plus sûr gage d'une heureuse réciprocité, qu'elle voyait ses nouvelles amies se refroidir et se séparer d'elle. Ce fut au point que dans les grandes réunions où la présentait sa mère, elle ne recevait plus des jeunes personnes de son âge que de ces égards forcés, de ces politesses d'usage, mais pas un mot affectueux, pas un coup d'oeil d'intérêt, pas le moindre serrement de main.

«Qu'ai-je donc fait? se disait alors Erliska, et qui peut m'attirer cette espèce de réprobation dont je suis accablée? Pourtant mon âme est pure, aimante; jamais la moindre médisance n'a souillé mes lèvres; jamais je n'ai rompu la première avec celles qui m'ont si cruellement abandonnée…. Virginie aurait-elle donc répandu sur moi des bruits calomnieux? non, non, elle en est incapable…. Mais pourquoi s'est-elle éloignée de moi? Elle est si bonne, si modeste, et me témoignait un attachement si tendre!… Il faut absolument que je m'explique avec elle, et que je sorte de cette incertitude qui me fait tant souffrir.»

Le hasard servit Erliska. Un matin qu'elle sortait de son appartement, et qu'elle remontait les bosquets qui conduisent de l'habitation des Tourelles à la butte de Henri IV, si renommée dans le pays, elle aperçoit Virginie, un livre à la main, accompagnée d'une ancienne gouvernante, et gagnant, tout en lisant, le sommet de cette butte couronnée d'ormes antiques, d'où l'on domine sur la ville de Tours et ses environs, qui forment un des plus admirables points de vue de la France et peut-être de l'Europe entière. A peine Virginie et sa fidèle compagne sont-elles assises sur un banc de verdure, qu'Erliska les aborde en tremblant, et, s'adressant à sa première amie, elle lui dit d'une voix altérée par la vive émotion qu'elle éprouvait: «Excusez-moi, Mademoiselle, si j'ose vous interrompre dans votre lecture; mais mon âme est trop vivement oppressée … et je vous ai vue si souvent secourir les êtres souffrants, que j'ai pensé que vous ne rejetteriez pas ma prière.—Parlez, chère Erliska, répondit Virginie d'un ton plein de bonté.» La faisant placer auprès d'elle, et prenant une de ses mains qu'elle presse, elle ajoute; «Je devine votre tourment, et vous me confirmez dans l'idée que je m'étais faite: vous ignores, je le vois, la cause du cruel isolement que vous éprouvez…. Ne l'attribuez qu'à vous seule.—A moi! dites-vous; je ne puis vous comprendre.—C'est la douceur angélique de votre mère, c'est sa trop grande indulgence qui vous rend si coupable aux yeux du monde.—Coupable! et de quoi?—D'être indifférente pour celle qui vous donna le jour.—Moi! ne pas aimer ma mère! Ah! je donnerais pour elle mon sang, ma vie….—Et pourquoi donc la traitez-vous avec aussi peu d'égards? pourquoi n'obéir à ses ordres qu'en murmurant ou les éluder avec une inconvenance remarquable? Elle feint, par excès de tendresse, de ne pas en être blessée; mais les personnes qui vous approchent sont fondées à croire que vous ne la regardez que comme une simple surveillante, que vous ne lui portez que des sentiments froids et calculés sur le besoin que vous avez d'elle. Voilà ce qui vous a privée des différentes liaisons que vous avez voulu former; voilà ce qui vous à fait perdre la confiance et la considération de vos jeunes compagnes. On a craint de s'attacher à celle qui négligeait à ce point les droits sacrés du sang; et moi, toute la première, je me suis éloignée de vous en me disant: Comment compter sur un coeur qui résiste à la voix de la nature? l'indifférente fille de la plus tendre mère ne peut jamais être une véritable amie.»

Cette révélation produisit sur Erliska l'effet le plus terrible et en même temps le plus salutaire. Noyée de larmes, elle gémit de son erreur, avoua sa coupable habitude, à laquelle on la vit renoncer pour jamais. Avide d'estime et d'attachement, elle montra pour sa mère une soumission respectueuse, des soins assidus, une tendresse inaltérable. Peu à peu elle regagna ce qu'elle avait perdu: le contentement de soi-même et les faveurs de l'opinion publique. Mais le premier de tous ces biens, le trésor qu'elle ambitionnait le plus, ce fut l'amitié de Virginie. Elle l'avait ramenée à ses devoirs; chaque jour elle lui faisait éprouver le charme de la piété filiale; chaque jour elle élevait son âme en lui faisant honorer la source de son être; en un mot, elle lui avait appris ce que vaut … une mère.

LA CHAUMIÈRE DE LA VEUVE.

Sur les rives charmantes du Cher est le village le Saint-Avertin, renommé par la fertilité du vignoble, la beauté des sites et le nombre considérable d'habitations délicieuses qu'il réunit. La plus belle est le château de Cangé, bâti au sommet du coteau méridional de la rivière qui baigne ses bas jardins et ses vastes prairies. On ne saurait trouver dans la Touraine un point de vue à la fois plus riche et plus varié que celui dont on jouit dans cet admirable séjour. On dirait que la nature voulut y rassembler tout ce qui peut donner une idée de sa magnificence. A droite, on découvre la ville d'Amboise, et, sur la ligne horizontale, le château de Blois; à gauche, la ville de Tours; plus bas, celles de Luynes, de Langeais, et, huit lieues plus loin, les tourelles de la forteresse de Saumur. En face s'élèvent les riches coteaux de la Loire, qui coule à une demi-lieue des rives du Cher, arrosant ensemble une immense vallée de près de trente lieues de long, de la plus belle agriculture, et couverte de quatre-vingts villages qu'on distingue aisément à l'aide du télescope. Aussi Barthélémy, qui y fut conduit un jour, s'écria-t-il à cet aspect ravissant: «Ah! c'est une seconde création!»

Ce château appartient aujourd'hui à l'un des plus riches fabricants de scieries de la ville de Tours, allié de ma famille; et l'accueil qu'il fait aux étrangers qui vont visiter cette belle demeure ajoute encore à tout ce que la nature y réunit. Je ne vais jamais revoir le pays qui me vit naître sans attacher mes regards sur ce château de Cangé, où je fus souvent accueilli dans ma jeunesse par l'honorable famille du Sévelinges, dont le pays conserve encore le souvenir.

Lors du dernier voyage qui m'y conduisit, j'eus le bonheur d'embrasser le vieux pasteur du lieu, nommé Nivet, jadis mon professeur de troisième au collège royal de Tours, et je recueillis de sa bouche une anecdote qui doit, si je ne me trompe, intéresser vivement mes petites amies.

Au bas du coteau de Saint-Michel, attenant au village de Saint-Avertin, est une humble chaumière occupée par une veuve infirme dont le mari et les deux fils sont morts dans la funeste campagne de Moscou. Seule, sans parents, sans appui, cette pauvre femme, qu'on appelait la mère Durand, existait du travail de ses mains: elle employait tout son temps à dévider de la soie pour les fabricants de la ville de Tours, ce qui, en s'occupant depuis cinq heures du matin jusqu'à huit heures du soir, peut produire à l'ouvrière environ dix à douze sous par jour. Naturellement gaie et résignée aux coups du sort, la mère Durand trouvait le moyen de cultiver elle-même son jardin; et du produit de ses veilles elle faisait bêcher et entretenir un petit clos de vignes qu'elle possédait au sommet du coteau de Saint-Michel, et qui produit le meilleur vin du canton.