Cette belle habitation, dont le propriétaire est un habile et riche spéculateur qui fait à Paris le plus noble emploi de sa fortune, était occupée par une famille étrangère, venue en Touraine pour se perfectionner dans la langue française, y goûter ce charme inexprimable, y respirer cet air si suave et si pénétrant qu'on ne trouve que dans ces beaux climats. Le chef de cette famille, M. Kistenn, homme aimable, instruit et bienfaisant, attirait dans sa charmante retraite les personnes des environs qu'il jugeait dignes de former sa société habituelle. Sa femme lui avait donné trois enfants, deux garçons qu'il faisait élever au collège de Vendôme, et une fille nommée Erliska, dont il était idolâtre, et qui comptait à peine quatorze ans. Sa mère seule dirigeait son éducation, dont elle s'occupait sans cesse; et tout annonçait dans madame Kistenn un esprit orné, des talents remarquables, et surtout une intarissable bonté.

Erliska, d'une figure agréable et d'une vivacité pétulante, avait été trop bien élevée pour méconnaître les devoirs sacrés de l'amour filial. Elle portait à son excellente mère un attachement sans bornes; elle ne pouvait se séparer d'elle; et plus elle étudiait le monde, plus elle découvrait de qualités dans celle qui l'avait fait naître, plus elle se trouvait heureuse et fière de lui appartenir. Cependant, soit vivacité naturelle, soit oubli des convenances, elle prenait, à tout moment et sans y songer, la funeste habitude de faire répéter plusieurs fois à sa mère les ordres que celle-ci lui donnait, et de lui répondre d'un ton qui annonçait clairement qu'elle n'obéissait qu'avec contrainte. Madame Kistenn la conduisait-elle au piano, sur lequel on la voyait se complaire à guider son inexpérience, Erliska murmurait toujours, ne prenait place qu'avec humeur, et les premières lignes de musique qu'elle parcourait étaient exécutées tout de travers.

La trop complaisante mère ne disait rien; elle attendait avec une patience admirable que le nuage se fût dissipé. Conduisait-elle sa fille à son bureau de travail, où elle lui faisait faire des analyses précieuses de grammaire, de géographie et d'histoire, Erliska abondait en observations puériles, propres à détourner l'attention de son guide et à l'impatienter; mais la tendre mère attendait encore que le calme succédât à l'orage. Enfin, à tout ce que disait l'enfant gâté pour se soustraire à une étude indispensable, madame Kistenn ne répondait jamais que par l'accent irrésistible de la raison; et souvent alors, désirant éviter avec sa fille le moindre débat, on la vit se relâcher de son autorité.

Cet excès d'amour maternel donnait des armes à Erliska, qui, presque toujours, on abusait. Ce fut au point qu'elle ne recevait pas la plus simple observation de son aimable guide sans y répondre avec aigreur; quelquefois même elle se servait d'expressions hasardées qui pouvaient faire penser qu'elle ne portait à la meilleure des mères qu'un attachement de calcul et d'égoïsme. Tant il est vrai que, lorsque nos lèvres obéissent aux ordres de nos caprices, elles ne sont pas toujours les fidèles interprètes de notre coeur.

Erliska, parvenue à l'âge où l'âme a besoin de s'épancher, avait remarqué, parmi les jeunes personnes de son âge reçues chez son père, celle que tout semblait lui désigner comme digne de son premier attachement. C'était la fille d'un homme de lettres connu par de nombreux ouvrages. Elle était âgée de quatorze ans, se nommait Virginie Saint-Ange, et réunissait ensemble les heureux dons de la nature et les avantages d'une parfaite éducation, mais, élevée par une mère à la fois tendre et sévère, elle était habituée, dès son enfance, à exécuter les ordres qu'elle recevait, sans jamais proférer la moindre observation, sans jamais faire entendre le moindre murmure. Virginie, convaincue que sa mère avait bien plus d'expérience qu'elle et n'était occupée que de son bonheur, lui obéissait aveuglement; il lui suffisait d'un geste, d'un seul coup d'oeil, pour comprendre ce qu'elle exécutait à l'instant même; aussi n'éprouvait-elle aucune souffrance, aucune contradiction. Moins on résiste à obéir, plus douce est la soumission; elle devient même insensible, comme la roue d'une grande mécanique qui suit le mouvement imperceptible qu'elle reçoit d'une force supérieure.

Erliska et Virginie s'unirent d'une amitié intime: elles ne laissèrent pas s'écouler un seul jour sans sa voir, sans conférer ensemble sur leurs plans d'étude, leurs projets de société, leurs lectures chéries. Partout on les rencontrait échangeant une fleur, un bijou, lisant le même livre et se faisant une mutuelle communication de leurs pensées, de leurs réflexions. Erliska trouvait dans ce doux commerce un grand charme, un grand profit. Virginie, dirigée par son père, était d'une instruction profonde, d'un sens exquis et d'une raison imperturbable; mais elle se gardait bien de faire sentir à son amie l'avantage qu'elle avait sur elle, et savait descendre à son niveau, de façon que la délicatesse n'eût point à s'en plaindre, et que l'amour-propre n'eût jamais à souffrir.

Cependant Erliska crut s'apercevoir que sa jeune amie n'avait plus la même confiance, les mêmes épanchements. C'était bien encore cette aménité qui la rendait si charmante; mais ce n'était plus le même élan de l'âme: une certaine contrainte, un secret embarras, se faisaient remarquer dans la geste, dans la voix de Virginie; ses yeux ne s'attachaient plus aussi fixement sur ceux d'Erliska. Celle-ci, dont la susceptibilité répondait à la pétulance de son imagination, pensa que sa jeune compagne avait rencontré dans le monde quelque personne plus digne de son amitié, et, dédaignant de s'en expliquer franchement, elle rompit tout-à-fait, et chercha à former une autre intimité qui pût la dédommager de celle dont elle avait été si fière.

Elle distingua, parmi les jeunes demoiselles qu'on recevait dans la maison de son père, la fille d'un riche capitaliste, qui possédait un vaste domaine à peu de distance des Tourelles; et les affinités du voisinage, la possibilité de se voir tous les jours, firent pencher Erliska vers la jeune Eudoxie de Fréneuil. Ses parents étaient bien plus riches que ceux de Virginie; et cet étalage de luxe et d'opulence éblouit d'abord les yeux, mais il ne satisfait pas toujours les besoins du coeur. Erliska en fit l'expérience: elle ne trouva dans Eudoxie qu'un esprit tranchant et sardonique, elle ne découvrit en elle que cette jactance des enrichis, qui ne mesurent le mérite des gens qu'à la figure qu'ils font dans le monde. Ce n'était pas cette touchante pudeur, ces épanchements de l'âme la plus délicate et la plus aimante, que rendaient l'intimité si délicieuse avec la timide et modeste Virginie. La plus froide indifférence ne tarda pas à naître entre les nouvelles amies; et la brillant Eudoxie fut abandonnée sans regret, comme on s'y était attaché sans réflexion.

Cependant on ne voulait pas paraître isolée dans le monde, surtout aux yeux de Virginie, qu'on y rencontrait encore: elle aurait pu croire qu'elle était la seule avec laquelle l'amitié pût avoir des charmes. Erliska se sentit donc une secrète prédilection pour la fille unique du comte de Saint-Far; il tenait un des premiers rangs dans la noblesse de la province.

La jeune Palmire avait près de quinze ans, et tout annonçait en elle une âme élevée, un esprit orné. Son maintien était gracieux, imposant; elle portait la tête haute, et son regard parcourait avec une noble assurance tout ce qui paraissait être à son niveau; mais, lorsqu'elle daignait abaisser ses yeux sur les personnes qu'elle savait ne pas être titrées, on remarquait sur ses lèvres un mouvement dédaigneux, et sur ses traits une contraction qui indiquait clairement que chez elle le sentiment dominant était l'orgueil de la naissance. Comme la famille Kistenn était étrangère, Palmire ne crut pas dérager en voyant assidûment Erliska; et celle-ci, flattée de cette condescendance, s'imagina qu'elle avait enfin trouvé l'amie que désirait son coeur.