Mais ce qui ne charma pas moins la nouvelle initiée aux prodiges de la nature, ce fut cette nappe d'épis encore verts qui couvrait la réserve. Avec quelle impatience elle en attendait la récolte! Quel pouvait être le projet de son père? Bientôt arriva l'époque de cette révélation tant désirée. Léontine voulut assister avec son père à la moisson que devaient produire les deux arpents et demi qui renfermaient le premier produit de la gerbe: ce qui les retint l'un et l'autre une journée entière.
Ils dînèrent sur le gazon, à l'ombre d'un vieux chêne, environnés des moissonneurs et des glaneuses, qui ne cessaient d'exprimer par leurs cris de joie le plaisir et l'honneur de se voir, pour ainsi dire, admis à la table du baron de Brevanne, si chéri, si respecté de tous les agriculteurs. Léontine avouait que ce repas champêtre était le plus délicieux qu'elle eût fait de sa vie.
Enfin l'on charge sur des chariots les nombreuses gerbes recollées dans la réserve, et que Léontine compte elle-même; elles sont déposées dans l'orangerie du château, et, battues pendant plusieurs jours de suite, elles produisent au-delà de trois cents mesures de froment, qu'on renferme dans trente sacs, sur lesquels on pose de nouveau le sceau dont on avait fait usage. «Quoi! se disait Léontine, ces trente sacs de blé proviennent de ces glanes que je méprisais tant?—Encore un an, lui répondit son père, et ces trois cents mesures de blé pourraient en produire trois mille: voyons maintenant ce que pourra valoir, à cette époque, le cachemire que tu portais lorsque nous rencontrâmes la jeune glaneuse au bas du château de Grammont. Usé presque à moitié à cette époque, il a été mis en robe par ta mère; sous quelques mois il passera à sa femme de chambre, qui bientôt l'aura vendu sept à huit pièces d'or…. Mais moi, avec le produit de ma gerbe, je vais ensemencer ma réserve entière, dont la récolte pourra nourrir tous les indigents du canton. Considère maintenant l'immensité des richesses agricoles; admire avec moi les prodiges de la reproduction, et avoue, ma fille, qu'un sage a bien eu raison de dire qu'il n'y a pas de riens dans la nature, et que le Créateur, à côté des maux qu'il a déversés sur les mortels pour les éprouver, a mis tous les biens qui peuvent leur faire oublier les maux et les leur convertir en biens.—O mon père! lui répond Léontine en se jetant dans ses bras, que je te remercie de cette admirable leçon! je te dois la vie, je vais te devoir plus encore, puisque mes goûts vont devenir les tiens.»
Dès que la réserve du baron fut ensemencée, il dit à sa fille de l'accompagner chez Richard, à l'heure où le dîner réunissait la famille du fermier, ainsi que les ouvriers qu'il employait, et au nombre desquels était Marguerite, qui travaillait à la basse-cour. «Richard, dit M. de Bravanne, vous m'avez témoigné l'intention de céder à Charles votre ferme: j'y suis bien disposé. Mais, avant tout, il faut le marier, et je viens vous proposer un parti que je crois avantageux.—Présentée par vous, monsieu l' baron, la future est acceptée de grand coeur.—Elle réunit tout ce qui fait une femme de bien, de la force, de la santé, l'habitude du travail, et le plus heureux caractère. Pleine d'égards pour ses parents, elle en aura pour ceux de son mari. En un mot, elle est chérie et estimée de tous ceux qui la connaissent, et cette prétendue-là … c'est Marguerite.—Moi! s'écria celle-ci tout en rougissant: monsieu l' baron veut s'amuser. Maît' Richard est trop bon père pour marier Charles à une pauvre fille qui n'a rien.—Elle a la récolte de trente arpents de blé, réplique vivement le baron, et le montant de la première année de fermage, dont je la dote.—Elle a six cents francs de trousseau, ajoute Léontine, que nous lui donnons, ma mère et moi.—S'rait-il ben possible! reprend Marguerite les yeux mouillés et respirant à peine.—En ce cas, dit Richard, j' vous acceptons pour ma bru … si tout'fois vous plaisez à mon fils.—Je n' voyons pas, dit à son tour Charles, où j' pourrions en trouver une meilleure et pus av'nante. Vot' main, bonne Marguerite, et j' vous fiance.—Non, non, reprend celle-ci d'une vois qu'altéraient la surprise et l'émotion, je n' pouvons pas nous marier tant qu'existera ma pauv' mère; elle est si infirme!—Eh bien! dit Richard, vous l'amènerez à la ferme, et j' la soign'rons. Est-ce que vous r'fuseriez Charles, si par malheur j'étais paralytique? Est-ce qu'une fois sa femme, vous l'empêcheriez d' soigner mes vieux jours?—Oh! ben l' contraire; vous n' trouveriez en moi qu'une fille d' plus, maît' Richard.—Allons, dit' donc: Mon père … et qu'on m'embrasse….»
A ces mots, l'heureuse Marguerite se jette dans les bras du fermier, qui s'empresse d'unir sa main à celle de son fils. Les garçons de ferme et tous les ouvriers félicitent Charles de choisir Marguerite, la bonne Marguerite, que les filles de Richard nomment déjà leur soeur. De tous côtés, ce sont des cris d'allégresse, des baisers donnés et rendus; tous les yeux sont noyés de larmes, ceux même de Léontine. Le baron la presse sur son coeur, et lui dit, en désignant tous ces braves gens qui les entouraient et leur exprimaient à l'envi leur reconnaissance: «Voila pourtant, ma fille … voilà le produit d'une gerbe!…»
UNE MÈRE.
Qui nous a fait naître? Une mère…. Qui bien souvent court risque de perdre l'existence en nous la donnant? Une mère…. Qui est-ce qui veille sans cesse à nos premiers besoins, soutient nos pas chancelants, supporte tous les caprices, adoucit tous les maux de notre enfance? Une mère…. Qui nous préserve des dangers de l'inexpérience, nous donne les premières impressions du bien, dirige nos penchants, forme notre caractère et prépare notre avenir? Une mère, toujours une mère.
Si nous consultons l'histoire, c'est une mère qui ramène Coriolan au devoir sacré qu'impose la patrie; c'est une mère qui éclaire la justice de Salomon; c'est une mère qui sauve Moïse de la barbarie d'un roi d'Égypte; c'est une mère qui, pour conserver les jours d'Astyanax, se dévoue à un hymen précurseur de la mort; c'est une mère qui préserve Iphigénie de la perfidie de Calchas et de l'orgueil d'Agamemnon.
Comment, d'après toutes ces vérités, ces exemples et ces faits historiques, ne pas répondre à la tendresse de celle qui nous a donné le jour, par toutes les affections de notre âme et l'élan de notre pensée?… Oh! qu'elle est coupable, qu'elle est à plaindre surtout la jeune fille qui néglige de rendre à sa mère cette affection profonde, cette prévenance de tous les instants, ce retour toujours insuffisant de l'amour maternel! C'est en vain qu'on est doué des qualités les plus aimables, des dispositions les plus rares, des avantages qui font chérir et rechercher dans le monde; tout cela n'est rien sans l'amour tendre, respectueux, inaltérable, que l'on doit à sa mère.
A l'entrée du grand chemin qui conduit de la route de Nantes au village de Fondettes, est une habitation charmante appelée les Tourelles. Elle domine sur la plus belle partie du jardin de la France, et pendant près de quinze lieues, on y suit de l'oeil le Cher et la Loire, qui serpentent délicieusement à travers d'immenses prairies, des vallons et des îles de toutes dimensions et d'une variété ravissante. C'est surtout à l'époque du printemps et de l'automne, lorsque l'équinoxe agite les vents et rend la navigation favorable, que cette habitation très-renommée offre un spectacle enchanteur. On aperçoit au fond de l'horizon, sur chaque rivière, une quantité prodigieuse de voiles qui remontent les produits du commerce maritime, forment des espèces de flottes qu'on voit, qu'on perd de vue, et qu'on retrouve à travers les arbres touffus dont sont couvertes les différentes îles.