Le lendemain, dès que Léontine fut éveillée, elle s'empressa d'aller conter à sa mère l'aventure de la glaneuse, l'achat de la gerbe; et toutes les deux, en éclatant de rire, se rendent au cabinet de travail du baron, qui déjà s'occupait à égrener lui-même la gerbe de Marguerite, afin de n'en pas perdre un seul grain. Elle produisit environ deux mesures de froment, qu'il renferma dans un sac, sur l'ouverture duquel il mit trois cachots à l'empreinte d'une pierre antique attachée au réseau d'or qui soutenait les cheveux de Léontine.

Bientôt arrivèrent les semailles: le baron, se promenant un soir avec sa famille, rencontre le fils aîné de Richard, l'un de ses fermiers, qui revenait du labourage, et lui demande combien il fallait de terrain pour ensemencer deux boisseaux de blé. «Mais, m'sieu l' baron, seize chaînées environ: douze mesures à l'arpent, c'est la règle.—Eh bien! tu diras à ton père que je le prie de me laisser disposer de pareille quantité de terrain dans le champ qu'il croira le plus fertile, et que toi-même tu ensemenceras en ma présence. Je suis curieux de savoir ce que mes deux boisseaux de blé me produiront à la moisson prochaine.—C'est facile à vous dire: si l'année est bonne, vous pouvez compter sur dix fois la semence.—Dix fois! s'écria Léontine avec étonnement.—Oui, mam'zelle, et même douze; ça dépend de l'engrais et du labour.—Bon Charles, je te recommande de ne rien négliger pour faire prospérer mon essai rural, et je saurai te récompenser de tes soins.»

En effet, Charles prépara la portion de champ nécessaire, et lorsqu'elle fut entourée de palissades par le jardinier du château, pour la distinguer des autres portions de terre et en défendre l'entrée, M. de Brevanne vint avec sa fille voir semer le produit de la gerbe de Marguerite, et celle-ci, de son côté, fut chargée de veiller à ce petit enclos, d'en arracher les herbes parasites. Le baron, en lui remettant la clef du treillage, lui recommanda particulièrement cet essai, lui assurant qu'il pourrait leur être utile à tous les deux.

L'automne touchait à sa fin: la famille de Brevanne regagna Paris. Pendant tout l'hiver, il ne se passait pas un seul jour que le naturaliste ne songeât à sa petite réserve, sur laquelle il formait de grands projets, il entrevoyait de grandes jouissances. Quant à Léontine, distraite par le tourbillon du grand monde où la conduisait sa mère, elle oublia tout-à-fait et le champ de blé et la glane, et même la pauvre Marguerite.

Le printemps reparut, et le premier de mai ramena le baron et ces dames à leur terre. La réserve revint alors à la pensée de Léontine; malgré les plaisanteries de sa mère, elle fut curieuse de savoir comment elle prospérait. Dès le lendemain de son arrivée, elle s'y laissa conduire par son père: ils y trouvent Marguerite occupée à détruire les plantes nuisibles. Elle vient à leur rencontre, et avec cette gaieté franche qui la caractérise, elle leur dit que Dieu semblait avoir béni ses glanes, et que jamais on n'avait vu, dans le pays, de plus beaux épis. «Il est vrai, ajoute-t-elle, qu'il n' s' passe pas de jour que je n' venions y donner un coup d' main, et j' perds mon nom d'honnête fille si l'on peut y trouver un seul brin d'ivraie, ou même un pied d' chardon.—Oh! j'étais bien sûr, lui dit M. de Brevanne, que mon essai rural était en bonnes mains…. Comment va votre mère?—Plus impotente qu' jamais, monsieu l'baron: ell' ne peut plus s' servir d' ses pieds ni d' ses bras; i' n' lui reste qu' les miens, qui, grâce à Dieu, sont solides, et n' l'i manqueront jamais.» Léontine laisse tomber sur cette excellente fille un premier regard d'intérêt, qui n'échappe point à l'oeil vigilant de son père.

Pendant tout l'été, il ne se passa pas un seul jour sans que M. de Brevanne et sa fille n'allassent visiter le petit champ clos, et lorsque la moisson fut arrivée, on convint du jour où l'on réunirait en gerbes le produit de celle de la glaneuse. Ce fut Charles qui fit cette récolte en présence de la famille de Brevanne. Elle passa toute espérance; car les gerbes, transportées sous les yeux des assistants et déposées dans la serre, ayant été battues quelques jours après, produisirent vingt-cinq mesures du plus beau froment. Il est vrai que Marguerite voulut y joindre le peu de glanes qu'elle avait faites derrière Charles, tant elle s'intéressa au produit de la gerbe.

Ces vingt-cinq mesures furent également renfermées dans deux grands sacs, sur l'ouverture desquels M. de Brevanne fit apposer par Léontine l'empreinte de sa pierre antique. Elles couvrirent, peu de temps après, deux arpents et demi de terre faisant partie de la réserve du baron, et autour desquels il fit poser des bornes, afin de bien reconnaître l'étendue du terrain à la moisson suivante.

«Si deux mesures de blé, disait Léontine, en ont produit vingt-cinq, celle-ci en donneront….

—A peu près trois cents, lui répondit son père; mais je t'ai prévenue qu'il fallait du travail et de la patience; je ne te demande plus qu'un an, ma fille, et tu connaîtras tout mon projet.» Léontine réfléchit beaucoup sur ce produit d'une seule gerbe. On ne l'entendait plus se répandre en plaisanteries sur l'agriculture, et pendant tout l'hiver qu'elle passa dans Paris, elle s'informait avec un intérêt très-remarquable si les blés de la réserve promettaient d'être beaux, si Marguerite leur donnait toujours ses soins. Enfin, à l'approche de mai, Léontine n'exprima plus tout haut les regrets de quitter la capitale pour aller s'enterrer à la campagne pendant tout un été. Elle avouait que le séjour des champs a ses attraits, ses jouissances, et qu'on pouvait y trouver le bonheur. Elle fut la première à parler du jour du départ, et parmi les livres dont elle composait ordinairement sa petite bibliothèque de campagne, le baron fut aussi surpris que ravi de trouver les Études de la nature et la Maison rustique.

En arrivant en Touraine, Léontine n'alla point s'enfermer dans le boudoir de sa mère, ainsi qu'elle l'avait fait aux voyages précédents. Elle accompagna son père dans ses promenades, parcourut avec lui les différentes fermes et les cabanes des pauvres gens qu'elle assistait; elle voulut même aller visiter celle de Marguerite, et trouva cette excellente fille roulant dans un vieux fauteuil sa mère devenue tout-à-fait paralytique, pour la réchauffer aux rayons du soleil. Ce tableau touchant émut vivement la jeune incrédule, et lui prouva que les vertus habitent sous la chaume comme sous les lambris dorés.